‹ Œuvres complètes de Louis de Grenade (volume 4)Chapitre 87 sur 383 · CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIX. U · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIX. U

Que si Jésus-Christ a voulu tant souffrir, c'est surtout pour fortifier ses soldats.

C'est qu'en effet c'est là une des causes pour lesquelles le Sauveur, pouvant racheter le monde par une seule goutte de son sang précieux, a enduré tant de douleurs et tant d'injures. Il a voulu, comme nous l'avons dit ailleurs, que tous les martyrs et toutes les âmes qui devaient embrasser la croix et les rigueurs d'une vie parfaite, pussent, au moment de leurs plus fortes épreuves, jeter les yeux sur leur Seigneur et leur Dieu cloué à la croix, non pas pour lui-même, mais pour eux, et qu'ils trouvassent dans cette contemplation suave une consolation à leurs travaux et à leurs peines. Dieu avait merveilleusement figuré ces choses dans le désert, lorsque, les enfants d'Israël étant dévorés d'une soif ardente et ne trouvant pour l'étancher que des eaux amères, il montra à Moïse, son serviteur, qui le conjurait de venir au secours de son peuple, un certain bois qui, jeté dans les eaux, leur enleva toute amertume. Qui ne voit dans ce nouveau genre de remède une représentation de la vertu et de l'efficacité du bois sacré de la croix, qui fait oublier aux martyrs et à tous les sectateurs de la vie évangélique les rigueurs de leurs travaux?

Et non-seulement par ce moyen la soif et la faim du Christ, furent satisfaites et sa gloire célébrée, mais, par les mérites de sa sainte passion, le Père éternel donna aux martyrs cette force invincible, cette constance et cette foi admirables dont il est écrit : « Les grandes eaux n'ont pu éteindre les flammes de l'amour, et les débordements des fleuves n'ont pu le couvrir. » Cant. vin, 7. D'où il suit que quelle que soit la puissance des eaux de la tribulation pour éteindre toute autre flamme, le feu de l'amour qui brûlait dans le cœur des martyrs était si ardent, que toutes les eaux de la tribulation et toutes les tempêtes du monde ne pourraient jamais l'éteindre, attisé qu'il était par le Christ, résidant en eux et leur donnant par sa grâce la force de combattre et de triompher. Que voulait représenter Dieu lorsque, au commencement du monde , il tira une des côtes du premier Adam

pour la placer dans le corps de la femme, si ce n'est que la force de la grâce devait passer du second Adam, qui est le Christ, dans l'Eglise, son épouse, pour l'aider et la soutenir dans ses combats et dans ses luttes? C'est conformément à ces pensées que saint Bernard dit : « Le martyr se réjouit et triomphe quand il voit son corps en lambeaux; le fer qui s'ouvre un chemin dans ses côtés n'altère pas sa joie, et il supporte sans tristesse de voir son sang couler à flot sous les coups qui le frappent. Où était donc pendant ce temps l'âme du martyr? Elle se trouvait en un lieu sur, appuyée sur la pierre, qui est le Christ. Pourquoi donc s'étonner si elle avait la dureté de la pierre? Seulement cette constance n'était pas l'effet de l'insensibilité, mais celui de la charité,. » Sup. Cant. serm. lxi.

Le martyr trouvait dans l'espérance de la récompense dont il allait bientôt jouir et qu'il touchait, pour ainsi dire, de la main, un grand encouragement à la souffrance. Saint Basile prétend que le grand désir de la vie bienheureuse diminue la force de la douleur. « Le martyr, écrit-il, oubliait le péril et fixait les couronnes; il ne faisait pas cas des bourreaux qui le frappaient, mais seulement des anges qui le consolaient; il ne considérait pas la brièveté des périls, et ne songeait qu'à l'éternité de la récompense. C'est pourquoi il se réjouissait au milieu des tourments : les fouets étaient pour lui des roses, et la colère des juges une ombre de fumée ; il raillait les soldats ameutés contre lui et crachait sur ces épées nues; les mains des bourreaux lui semblaient plus blanches que la cire; l'obscurité de la prison était un verger délicieux, et ses cachots lui paraissaient remplis de roses et de fleurs. Cette force d'âme et cette joie sans douleurs, les apôtres les ont connues les premiers, car il est écrit d'eux « qu'après avoir été battus de verges, ils s'en allaient pleins de joie, parce qu'ils avaient été jugés dignes de souffrir cet outrage pour le nom de Jésus. » Act. v, 1 1 .

On comprend maintenant pourquoi le Seigneur a permis toutes les tortures et toutes les souffrances de ses martyrs. Il faisait tourner la cruauté des tyrans à sa gloire et à celle de ses saints, et aussi, quoiqu'il eût pu, par la puissance de son bras, les arra-

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