CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIX
cher à la mort, il n'a pas voulu se priver lui-même de cette gloire et priver des saints de leur couronne. C'est pourquoi, un jour que saint Pierre, cédant aux sollicitations des fidèles, sortait de Rome pour éviter la mort, rencontra le Sauveur sur son chemin, et lui demanda où il allait. Celui-ci lui répondit : « Je vais à Rome pour être crucifié une seconde fois. » L'apôtre comprit alors ce que Dieu voulait de lui, et, persuadé qu'il était destiné à conquérir la couronne du martyre, pour en jouir éternellement au ciel, il revint aussitôt à Rome, où il fut crucifié comme son Maître. Dieu en agit presque de la même manière avec un autre saint, dont il est fait mention dans le Martyrologe d'Usuard. Pour fuir la fureur des tyrans, ce saint homme s'était réfugié dans la solitude ; mais là, ayant appris la constance inébranlable d'une vierge appelée Foi, il rougit de sa faiblesse, et tombant à genoux devant Dieu, il le conjure, s'il le destinait au martyre, de faire jaillir une fontaine d'une pierre de la grotte dans laquelle il s'était fixé. L'eau ayant paru incontinent, il alla se présenter au martyre, qu'il endura avec la plus grande constance. Il est donc bien vrai que la principale cause du martyre n'était pas la cruauté des tyrans, mais plutôt la volonté de Dieu, qui se servait de cette cruauté pour la plus grande gloire et pour la plus belle couronne de ses saints.
Des motifs que les tyrans mettaient en avant pour poursuivre l'Eglise.
Avant de parler des luttes des martyrs, il sera bon de faire connaître les motifs que les tyrans alléguaient pour excuser leurs persécutions contre la foi chrétienne; on comprendra mieux après cela la vivacité de la haine et l'ardeur des flammes qui dévoraient les cœurs de ces méchants. Le dragon infernal, « précipité du ciel à cause de son orgueil, cherche à séduire l'univers, » Apoc. xm, 9, et poursuivant le cours de ses blasphèmes, il s'efforce de réaliser sur la terre, ce qu'il n'a pu obtenir au ciel, c'est-à-dire de se faire adorer à la place de Dieu. Afin d'atteindre plus facilement son but, il trompa les rois de la terre et principalement les empereurs romains, en
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leur persuadant qu'il leur avait donné l'empire et la souveraineté sur tout le monde, que seul il pouvait les leur conserver, que sans sa faveur ils les perdraient bientôt, qu'il fallait donc absolument faire disparaître de la terre le nom et la religion de Jésus- Christ si contraire aux dieux, s'ils voulaient avoir ces derniers propices et mener à bonne fin toutes leurs entreprises. Ce blasphème sacrilège, le démon le tenait si profondément enraciné dans leurs cœurs, que les miracles manifestes opérés sous leurs yeux, en faveur des martyrs, étaient impuissants à leur faire abandonner. Les excitations de la fureur et de la rage de ce dragon, unies à la force de l'amour-propre qui régnait en eux, détermina les puissants de la terre à s'armer contre le Christ et à mettre en œuvre tous les moyens et tous les tourments possibles pour extirper du monde le souvenir de son nom glorieux. Non content de martyriser les prêtres et les ministres de l'Evangile qui étaient les fondateurs de cette nouvelle religion, ils poursuivirent de leur rage insensée tous les chrétiens, par cela seul qu'ils étaient chrétiens, et quoiqu'ils ne cherchassent pas à convertir les autres. Qu'avait-on, en effet, de pareil à redouter des moines du désert ou des solitaires qui menaient dans les montagnes une vie obscure et retirée? Les Turcs et les Maures, nos ennemis acharnés , sont aujourd'hui moins cruels envers nous ; ils consentent à vivre avec les chrétiens, quoiqu'ils n'ignorent pas que ces derniers regardent Mahomet comme un menteur et un faux prophète. Mais telles étaient la fureur et la rage des païens qu'ils ne faisaient grâce à aucun d'eux; ils n'épargnaient ni les femmes, ni les vierges timides, ni les enfants en bas âge, parce que leur intention était d'extirper entièrement le souvenir du Christ, afin qu'il n'en restât plus vestige clans tout l'empire. Ils croyaient, en agissant ainsi, apaiser les dieux et se les rendre favorables dans toutes les entreprises. C'est ainsi que l'infernal dragon arma les rois et les princes de la terre contre l'Evangile de Jésus-Christ en s'emparant de leurs cœurs et en y versant sa fureur et sa rage. Mais aussi que de cruautés sanglantes ! Quels horribles supplices ! Le monde n'avait jamais été témoin de pareilles horreurs, et il était impossible que les