CINQUIÈME PARTIE, SECTION II, CHAPITRE XIX
hommes, dont l'humanité est la première vertu, en vinssent d'euxmêmes à une cruauté si révoltante. Il fallait, pour expliquer leur conduite, en rapporter la source à l'ennemi commun du genre humain, qui sait, de son souffle impur, attiser le feu de nos passions. Dans l'Apocalypse, un ange nous révèle le secret de cette fureur aveugle ; saint Jean y dit en effet qu'il entendit une grande voix s'écrier dans le ciel : « Malheur à la terre et à la mer, parce que le démon est descendu vers vous plein d'une grande colère, » Apoc. xn, 12, sachant que son règne serait de peu de temps. Le démon sentait bien que la prédication de l'Evangile allait ruiner son crédit et sa puissance ; il se voyait déjà chassé du monde, il apercevait ses temples détruits et ses autels renversés; c'est pourquoi, pénétré de colère à la vue de sa défaite, il enflammait les cœurs de ses ministres qui étaient les princes de la terre et les poussait à arrêter la prédication et les conquêtes de l'Evangile par les moyens les plus cruels et les plus durs.
Ces ministres de Satan faisaient publier sur les places et dans les lieux publics des édits où ils défendaient sous peine de mort d'adorer le Christ et de reconnaître d'autres dieux que leurs idoles; ceux qui refusaient de le croire étaient livrés à des tourments intolérables. Toutes les villes étaient troublées et dans la crainte, et les soldats parcouraient l'empire pour chercher les fidèles et dérober tous leurs biens. On enlevait les femmes de vive force ; on était sans pitié pour les enfants, on n'avait pas égard aux droits de la vieillesse, et sans avoir commis aucune faute on était traité comme un malfaiteur. Les prisons regorgeaient de captifs et les déserts de fugitifs qui cherchaient à se dérober à la persécution ; la religion était l'unique motif de leurs souffrances. Les temples étaient détruits et les autels renversés. On ne pouvait se réunir ni pour célébrer la sainte messe, ni pour offrir le sacrifice, ni pour prier. Les ministres de Dieu étaient bannis avec tout le chœur de la piété et de la religion ; les démons triomphaient et chantaient leur victoire, souillant toutes choses par le sang et la fumée de leurs sacrifices. C'était une abomination universelle ; les époux accusaient leurs épouses et les épouses leurs époux, les frères dénonçaient les frères, les serviteurs leurs maîtres, et,
chose plus horrible, les pères n'avaient pas honte d'accuser leurs enfants, témoin le père de sainte Barbe qui, non content d'avoir été l'accusateur de sa fdle, voulut encore devenir son bourreau. Qu'ajouter à ce lamentable tableau? Au trois septembre, on lit le récit du martyre des quatre vierges, Euphémie, Dorothée, Thècle et Erasme, condamnées à mort par le président Sébaste, père des deux premières et oncle des deux autres. 0 cruauté sans exemple ! Il les fit battre de verges, et après avoir brisé leurs corps sous de cruels marteaux, il les livra aux flammes et donna ordre de couper leur sein virginal. N'est-il pas vrai que ces horreurs nous révèlent tout à la fois et la fureur des démons, et la violence de la persécution à laquelle fut condamnée l'Eglise et la force de la grâce qui triompha de toutes ces entraves? Sous l'influence des pièges et des astuces du démon, une nuit obscure régnait sur les cœurs des hommes qui ne se connaissaient plus et qui n'avaient plus les uns envers les autres ni foi ni loi.
Le Sauveur avait prévenu ses disciples ; pour les fortifier dans la résistance aux assauts de ces persécutions, il les leur avait annoncées longtemps avant qu'elles éclatassent. C'est ainsi qu'il dit à ses disciples dans saint Matthieu : « Ne pensez pas que je sois venu vous apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre; car je suis venu séparer l'homme de son père, la fille de sa mère, et la belle-fille de sa belle-mère ; et les ennemis de l'homme seront ses propres serviteurs. » Matlh. x, 3i-36. Un peu plus haut il avait dit : «Vous serez présentés et accusés dans les assemblées des hommes, ils vous flagelleront dans leurs synagogues , et vous serez conduits devant les magistrats et devant les rois à cause de moi; le frère livrera le frère à la mort, et le père son fils ; et les enfants s'élèveront contre les parents et les feront mourir; vous serez en haine à tous à cause de mon nom, mais celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé. » Id. 17, 18, 21. Enfin, dans saint Jean, il leur prédit «qu'ils seront chassés de la compagnie des hommes, et que ceux qui les feront mourir croiront être agréables à Dieu. » Joan. xvi, 2. Ces prédictions du Sauveur se réalisèrent exactement, et malgré les répugnances et les contradictions du monde