LIVRE III, CHAPITRE III. KH
résolu de saccager la ville de Rome , et d'y mettre tout à feu et à sang ; et s'étant aussitôt appliqué avec une vigilance incroyable à les découvrir , il en vint à bout par une adresse et une prudence sans égale, il les dénonça ouvertement^et par un zèle admirable pour sa patrie, il se rendit lui-même accusateur contre ce traître, le convainquit de sa perfidie par la force encore plus admirable de son éloquence, réprima par le poids de son autorité tous ses efforts criminels, ruina entièrement toute son entreprise par la force des armes, et dissipa ainsi très-heureusement tous les complots de cette horrible conjuration. »
Cette sorte d'amplification peut servir principalement dans les choses qui doivent par leur nature avoir été précédées de plusieurs autres; car les causes, soit naturelles, soit morales, précèdent toujours leurs effets , et c'est par elles que nous parvenons à les expliquer. Ainsi nous pouvons nous en servir pour traiter et pour étendre ce passage de l'Évangile : « Il avait été révélé à Siméon, par le Saint-Esprit, qu'il ne mourrait point qu'il n'eût vu auparavant le Christ du Seigneur ' ; » car on doit penser que cette divine révélation avait été précédée de plusieurs autres. Premièrement, ce saint homme qui brûlait d'un ardent désir du salut des âmes et de la gloire de Lieu, voyait sans doute avec une extrême affliction que presque le monde entier était comme enseveli dans les ténèbres de l'inlidélité, que la justice était presque éteinte même dans le petit pays de la Judée, et que la superstition et l'hypocrisie y régnaient presque seules au lieu de la vraie religion. 11 savait aussi qu'on ne devait attendre l'unique et souverain remède de tant de maux, que de l'avènement du Sauveur qui devait apporter au monde la lumière pour éclairer les nations. Ainsi il demandait sans cesse ce saint avènement par ses prières et par les cris et les gémissements ineffables qu'excitait en lui l'Esprit de Dieu dont il était rempli, sachant très-bien qu'il est écrit : « Yous qui vous souvenez du Seigneur, ne vous taisez point et ne demeurez point en silence devant lui, jusqu'à ce qu'il affermisse Jérusalem et qu'il la rende
• Responsum acceperat à Spiiilu sancto non visurum se mortem , nisi priùs videret Chriâtum Domiui. Luc, u, 26.
l'objet des louanges de toute la terre *. » C'est pourquoi le Seigneur, toujours plein de miséricorde et de bonté, « qui regarde la prière des humbles et ne méprise point leur demande -, » répond aux ardentes prières, aux cris, aux gémissements et aux larmes continuelles de ce bienheureux vieillard, par cette révélation si consolante et si agréable, <( qu'il ne mourrait point qu'il n'eût vu l'Oint du Seigneur. »
C'est encore ainsi qu'on peut fort bien s'étendre sur la charité qui poussa saint Dominique à fonder dans l'Eglise l'ordre des Frères prêcheurs, étant certain que ce saint fondateur n'en aurait pas formé le dessein, qui est si grand et si relevé, s'il n'avait eu un zèle ardent pour le salut des âmes et une extrême compassion pour les pécheurs qui se perdaient , et s'il n'avait longtemps demandé à Dieu par de ferventes prières, par des jeûnes et par des larmes continuelles de répandre sur les hommes l'abondance des grâces célestes.
i ! Amplifier par les circonstances qui accompagnent ou qui suivent, c'est faire en détail le dénombrement de tout ce qu'il y a de bon ou de mauvais, de commode ou de fâcheux qui accompagne toujours ou très-souvent la chose, ou qui en est une suite nécessaire ou très-fréquente. Si l'on voulait, par exemple, accuser quelqu'un d'avoir été l'auteur d'une guerre, on amplifierait sa témérité en cette manière : « Sur qui rejettera-t-on la cause de l'épuisement entier des deniers de l'épargne employés pour tant de troupes étrangères, de la perte de tant de braves jeunes gens qui ont péri dans les travaux et dans les combats,) des dégâts de nos champs, de l'enlèvement de nos bestiaux , de la ruine de tant de bourgs et de villages brûlés, de tant de villes et de forteresses renversées, de tant de maisons pillées, de tant d'églises profanées, de la misère de tant de vieillards demeurés seuls, de tant d'enfants orphelins, de tant de femmes devenues veuves, de tant de morts, de tant de deuil et de tant de larmes? à qui, dis-je, imputera-t-on, outre tous ces maux ) le dépérissement et la destruction des arts, (le mépris
' Qui reminiscimiui Domini, ne taceatis, et ne delis silentium ei, donec stabiliat, et donec poiiat Jérusalem laudem iu terra. îs., lxu, 1.
* Respexit in orationem humilium, et non sprevit precem eorum. Ps. ci, 18.