LIVRE m, CHAPITRE IV, § III
tâche toujours de prouver qu'il faut rechercher la chose qu'on veut persuader, ou qu'il faut fuir celle dont on veut dissuader.
§ in.
De l'amplilicalion par les lieujs communs et par les rirconsfancei.
L'amplification la plus riche et la plus féconde, c'est celle qui ( emploie tout ensemble, et les lieux que nous avons expliqués, et les circonstances des choses et des personnes. Nous en avons un excellent exemple dans saint Thomas, où il fait voir par toutes les parties, par toutes les causes et par toutes les circonstances de la passion de Notre-Seigneur. qu'il n'y eut jamais de douleurs égales à la sienne, qu'elle a été la plus grande de toutes les douleurs. « Jésus-Christ, dans sa passion, dit-il, a éprouvé deux sortes de douleurs, les douleurs sensibles du corps, et la tristesse intérieure de l'âme. Or les unes et les autres font été les plus grandes de celles de la vie présente pour quatre raisons.
« La première se tire des causes de la douleur ; car la cause de la douleur sensible a été le déchirement de sa chair, qui lui a causé une souffrance vive, soit parce qu'il n'y a point de partie de son corps qui n'ait été tourmentée, soit par le genre de supplice qu'on lui a fait subir : c'est le supplice de la croix, le plus cruel de tous, vu qu'en clouant un homme à la croix, on ïe perce dans les mains et les pieds, qui sont des parties du corps pleines de nerfs et trèssensibles; ajoutez à cela que le poids du corps, qui ne repose que sur des plaies, augmente continuellement la douleur ; considérez enfm qu'il n'en est pas comme de ceux auxquels on tranche la tête, dont le supplice ne dure qu'un moment, mais sur la croix on souffre longtemps avant de rendre le dernier soupir. Examinons maintenant les causes de la tristesse intérieure. La première a été tous les péchés du genre humain, pour lesquels il satisfaisait en souffrant; la seconde a été [le péché particulier des Juifs) et des autres qui ont concouru à sa mort, ainsi que celui des disciples, auxquels sa croix a été un sujet de scandale et de chute; la troisième a été la perte de la vie corporelle, qui fait naturellement horreur à la nature humaine.
« La deiixièmo raison qui fait comprendre la grandeur des douleurs de Jésus-Christ, se tire de la sensibilité du corps et de l'âme de ce divin Sauveur : car, quant à son corps, il était d'une excellente complexion , puisque ce corps avait été miraculeusement formé par l'opération du Saint-Esprit ; c'est pourquoi il avait le sens du tact très-délicat et par conséquent très-susceptible de douleur; l'âme, de son côté, ayant des forces intérieures dans un degré très-éminent, saisissait avec une intelligence supérieure et avec un cœur très-sensible toutes les causes de tristesse.
« La troisième raison qui prouve la grandeur de la douleur que Jésus-Christ éprouva dans sa passion, c'est que'^ce fut une douleur et une tristesse sans mitigation ; car dans les autres personnes qui souffrent, la tristesse intérieure et même la douleur extérieure, sont adoucies par une certaine force que la partie inférieure de l'âme reçoit de la partie supérieure; mais il n'en a pas été ainsi dans l'âme de Jésus-Christ, ainsi que le remarque saint Jean de Damas.
« La quatrième raison de la grandeur de la douleur de Jésus- Christ danssa passion, c'est qu'il a souffert volontairement /pour délivrer les hommes des péchés, et qu'il, a voulu que ses souffrances fussent proportionnées à la grandeur de l'effet qui devait en résulter^^
« De toutes ces causes considérées ensemble, il suit manifestement que les douleurs de Jésus-Christ ont été les plus grandes de celles de la vie présente * . »
Cet exemple est sans doute très-beau et très-propre à donner un grand éclaircissement à tout ce que nous avons dit sur la manière d'amplifier toute sorte de sujets. On y voit aussi très-clairement que l'amphTication est une espèce de raisonnement, puisque ce saint docteur s'en sert pour prouver avec tant de force et d'évidence cette proposition, que la douleur du Sauveur dans sa passion a été la plus grande de toutes les douleurs.
C'est encore de la même manière qu'on amplifie la conversion du monde et l'établissement miraculeux de la religion et de la foi
> Summa Th., part. III, quaest. XLVi, art. 6.