LIVRE m, CHAPITRE V
jours son chemin^ et parvient au dernier excès, non par des efforts redoublés, mais rapidement et tout d'une course.
Que si cette sorte d'amplification s'élève toujours sans s'arrêter en chemin, celle qui se fait par comparaison tire sa force et son accroissement de la considération des choses qui sont moins importantes : car en grossissant ce qui est moindre, il faut nécessairement que ce qui le surpasse se trouve augmenté à proportion. En voici un exemple du même orateur, et pris au même endroit : ( « Si cela vous était arrivé à table, dans quelqu'un de ces repas monstrueux qui vous sont si familiers, il n'y a personne qui n'en rougit pour vous : mais dans l'assemblée du peuple romain * ! » etc. Il en est de même de ce qu'il dit à Catilina : « Si mes domestiques, mes esclaves me craignaient comme vous craignent tous vos concitoyens, j'abandonnerais ma maison -. »
Cette manière d'amplitier vient de la comparaison des choses inégales entre elles, et c'est ce que les dialecticiens appellent tirer des arguments du plus et du moins, avec cette différence que les arguments servent seulement à prouver quelque chose, et qu'ici, en prouvant une chose, on l'ampHAe et on la fait paraître plus grande.
Amplifier de cette manière, c'est imiter l'adresse et l'industrie des peintres, qr.i voulant faire paraître quelque couleur entre les autres, en couchent une autre dessous qui sert à la relever et à la rendre plus éclatante. Pour cela, il faut avoir recours aux exemples et aux ressemblances, par la comparaison desquelles la chose qu'on veut élever puisse paraître toujours plus grande.
Nous en avons des exemples partout dans l'Écriture sainte ; car le Seigneur s'en sert dans Jérémie pour relever la tempérance et l'obéissance des Réchabites, et faire mieux sentir par cet exemple l'intempérance et la désobéissance des Israélites. Il amplifie l'infidélité de ce peuple dans le même prophète par l'exemple des nations barbares et plongées dans lïdolàtrie, qu'il leur propose par
1 Si hoc fibi inter cœnam , et in illis immanibus poculis tuis accidisset, qui3 non turpe duceret"? in cœtu vero popiili romani!
■^ Servi meherclè mei ?i me i=to paclo metuerent, ut te metuunt ouines cives lui, domum meam relinquendam putarem.
un discours véhément et figuré en cette manière : « Passez aux îles de Céthim, et voyez ce qui s'y fait ; envoyez en Cédar, considérez bien ce qui s'y passe, et voyez s'il s'y est fait quelque chose de semblable, et s'ils ont changé leurs dieux, qui certainement ne sont pas des dieux ; et cependant mon peuple a changé sa gloire en une idole, c'est-à-dire a adoré une idole au lieu du Seigneur qui était toute sa gloire. 0 cieux! frémissez d'étonnement, pleurez, portes du ciel, » etc.
C'est encore ainsi que le Seigneur cite dans l'Évangile l'exemple des Ninivites, qui firent pénitence à la prédication de Jonas, et celui de la reine de Saba, qui vint des extrémités de la terre pour entendre la sagesse de Salomon; et il s'en sert pour reprocher plus fortement aux Juifs leur aveuglement et leur ingratitude extrême, appuyant particulièrement sur cette circonstance des personnes : « Et cependant celui qui est ici est plus grand que Jonas et que Salomon. »
11 faut avoir soin, dans ces sortes de comparaisons, d'examiner et de discuter soigneusement toutes les circonstances de l'une et de l'autre partie, qui peuvent servir à étendre et à élever la chose que l'on veut amplifier ; car il ne faut pas comparer seulement un tout avec un autre tout, mais les parties mêmes d'un tout avec celles de l'autre. C'est ce qui se voit très-bien dans cet endroit de Cicéron contre Catilina : « Quoi donc ! Publius Scipion, ce grand homme, ce digne pontife, mais simple particulier, aura tué de sa main Tibérius Gracchus, parce qu'il voulait faire quelque changement à l'état de la république ; et nous, consuls, nous laisserions Catilina désoler impunément l'univers par la flamme et par le fer '? » Voilà Catilina comparé à Gracchus, l'état de la république à l'univers, un médiocre changement à la désolation causée par la flamme et le fer, un particulier à des consuls : tous lieux qui fournissent une ample matière, pour peu que l'on veuille s'étendre.
Saint Cyprien voulant développer ce raisonnement qu'il tire du moindre au plus grand : Si un maître punit son esclave lorsqu'il
' An vero vir amplissimus P. Scipio, pontifex maxioius, Tib. Gracchum, mediûcriler labefaclantein sLatum reipublicae, privalus interfecit; Catilinaui, orbeui terrarum caede alque incendio vastare cupieûtem, nos consules perferemus ?