‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 114 sur 347 · LIVRE III, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE V

lui manque en quelque chose, pourquoi le Seigneur ne châtiera-til pas l'homme quand il s'abandonne au péché ? se sert de la comparaison des circonstances de l'une et de l'autre partie en cette manière : « Vous exigez toutes sortes de services de votre esclave ; et quoique vous soyez homme comme lui, que vous naissiez de même, que vous deviez mourir de même, que vous ne différiez d'avec lui ni par l'àme ni par le corps, cependant s'il ne fait pas tout ce que vous lui commandez, s'il ne vous est pas entièrement soumis, vous lui donnez des coups de bâton, vous lui faites soufïrir la faim et la soif, le chargez de chaînes, le mettez en prison; et, misérable que vous êtes, tandis que vous faites si bien valoir votre qualité de maître sur un homme, vous ne reconnaissez pas le maître et le Seigneur de tous les hommes *? »

C'est de cette manière qu'on a coutume d'amplifier la perfection des vertus et l'énormité des vices par toutes leurs circonstances, en comparant chaque vertu avec les autres vertus, et chaque vice avec les autres vices. Et nous voyons en effet que le même saint Cyprien en use ainsi pour mettre en évidence la vérité de cette proposition, que le crime des schismatiques est plus énorme que celui de ceux qui sont tombés, c'est-à-dire qui ont sacrifié aux idoles par la crainte des tourments : « Ce crime-là est pire, dit-il, que celui de ceux qui sont tombés pendant la persécution ; et néanmoins ils sont mis en pénitence, et ils tâchent d'apaiser la colère de Dieu par une juste satisfaction. Ceux-ci demandent à rentrer dans l'Eghse, et ceux-là se révoltent contre l'Église ; ceux-ci peuvent s'excuser sur la violence qu'on leur a faite, et le crime de ceux-là est entièrement volontaire. Celui qui est tombé n'a fait tort qu'à lui-même, au heu que celui qui a fait un schisme ou une hérésie en a surpris plusieurs en les entraînant avec lui. Ici, il n'y

1 Ipse de servo t,uo exigi» servitutem, et homo hoiuinem parare tibi et obedire compellis. Et cùm sit vobis eadem sors nascendi, conditio una moriendi, corporum materia consimilis, animarum ratio communis, eequali jure et pari lege vel veniatur in istum miindum, vel de mundo postmodùm recedatur, tainen nisi libi pro arbitrio tuo serviatur, nisi ad voluntatis obsequium pareatur, imperiosus et nimius servitutis exactor, flagellas, verbe ras, famé, siti, uuditate, ferro etiam fréquenter et carcere afEligis et crucias ; et non agnoscis miser Dominum Deum tuum, cùm sic exerceas ipse dominalum. S. Cyp., ad Demetrianum.

va que de la perte d'une seule âme, et là plusieurs sont en danger de se perdre ; l'un reconnaît au moins sa faute, la pleure, en a regret ; et l'autre, lier dans son péché et s'y complaisant, sépare les enfants de la mère, débauche au pasteur ses brebis, et renverse les mystères divins. Celui qui est tombé n'a péché qu'une seule fois, et l'autre pèche tous les jours ; enfin un apostat, souffrant ensuite le martyre, peut entrer dans le paradis, au lieu qu'un schismatique, qui est mis à mort hors de l'Église, ne peut avoir part aux récompenses de l'Eglise '. »

Il y a un troisième genre d'amplification que Quintilien nomme raisonnement ou induction] Je l'appelle ainsi, dit-il, parce que cette sorte d'amplification estplacée en un lieu, et qu'elle produit son effet en un autre; parce qu'on exagère une chose pour donner une plus forte idée d'une autre chose toute dilTéreute, et que néanmoins celle-ci est inférée de celle-là. Par exemple, Cicéron voulant reprocher à Marc- Antoine sa crapule et son vomissement, s'écrie: « Est-il possible ? avec cet estomac ! avec ces forces ! avec cette corpulence de gladiateur- ! »lQuefait cela à l'ivresse, dira quelqu'un? Plus qu'on ne pense ; car de là on peut juger que (cet ivrogne devait avoir bu une prodigieuse quantité de vin, puisqu'avec des forces et un estomac de gladiateur, il n'avait pu venir à bout de le digérer] Puis donc que l'on conclut une chose d'une autre, il faut reconnaître que le terme d'induction n'est ici ni impropre ni extraordinaire.

L'induction se tire souvent des circonstances qui ont suivi,

1 Pejus hoc crimen est quàm qiiod admisisse lapsi videnlur ; qui tameu in pœnilentià criiiiinis constituti Deum pleriis satisfactionibus deprecantur. Hic Eccltisia quseritur et rogatur, illic Ecclesiae repugnaUir. Hic potost nécessitas fuisse, illic voluutas tenetur in scelere. Hic qui lapsus est sihi tantùm nocuit, illic qui literesim vel scliisma facere conatus est raultos secniu traliendo decepil Hic animfe unius est daainupj, illic periculura plurimorum. Cerlè peccasse se hic et intclligit et lami-ntatur et plaugit; ille lumens in peclore suo et in ipsis sibi delictis placens, à matre filios segregat, oves a pastore sollicitât, Dei sacramenta disturbat, et cùm lapsus semel peccaverit, ille quotldie peccal. Postremô lapsus martyrium postmodùm conseculus potest regiii promissa percipere; ille si extra Ecclesiam fuerit occisus, ad Ecclesiae non potest prsemia perveilire. S. Cyp., de U/tilate Ecclesiœ.

* Tn, istis faucibus, istis lateiibus, istâ gladiatorià tolius corporis tinnitate.

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