LIVRE III, CHAPITRE V
comme dans l'exemple que je viens de rapporter, on infère qu'Antoine avait commis un grand excès, puisque ce vomissement ne fut l'effet ni du hasard, ni d'un léger mal de cœur, comme il arrive quelquefois, mais de la nécessité qui lui fit commettre une telle indécence dans un temps, dans un lieu où elle se pardonne le moins, et qu'une nuit ne fut pas capable de dissiper les fumées des viandes et du vin dont il était plein, mais que le lendemain même son estomac^ cet estomac d'athlète, s'en trouva encore surchargé. D'autres fois l'induction se tire des circonstances qui ont précédé : ainsi, quand Eole à la prière de Junon renverse cette montagne sous laquelle il tenait les vents enchaînés, et qu'ils sortent tous en foule et avec furie, il n'y a personne qui ne juge qu'il va s'élever une horrible tempête.
N'est-ce pas encore une amplification qui se fait par voie d'induction, lorsqu'après avoir exposé des crimes atroces^ en les peignant avec les couleurs les plus noires, nous venons à les excuser, à les diminuer, dans le dessein de rendre plus odieuses les choses qu'il nous reste à dire ? C'est ce que fait Cicéron dans un de ses plaidoyers contre Yerrès : « Ces crimes, dit-il, sont légers pour un scélérat comme lui. Après tout, ce capitaine de vaisseau s'est racheté du châtiment à deniers comptant ; c'est une bagatelle. Un autre, pour ne pas avoir la tête tranchée, lui a compté une grosse somme d'argent; cela n'est pas extraordinaire'. » En effet, l'orateur suppose avec raison que les juges feront ce raisonnement, qu'il faut que le crime dont on va parler soit bien inouï, puisqu'en comparaison tous les autres sont traités de bagatelles.
C'est ce que quelques-uns appellent aussi, concession,) qui est une figure par laquelle l'orateur semble souffrir volontiers et accorder quelque chose d'injuste et de criminel, afin de faire éclater davantage ce qu"il veut amplifier ensuite. Nous en avons un exemple dans ces paroles de saint Cyprien contre Démétrien, ennemi déclaré de Jésus-Christ :',« C'est peu pour vous, lui dit-il, que votre vie soit souillée des vices ;les plus détestables, de l'abo-
1 Levia sunt baec in hoc reo crimina Metiim virgarum navarchus nobilissimae civitatis pretio redemil : humauuni est. Alius, ne seciiri ferirelur, pecuniam dedil : usitalum esl.
minable iniquité des crimes les plus odieux, et d'une multitude d'injustices, de violences et de rapines sanglantes ; c'est peu pour vous de pervertir la vraie religion par de viles superstitions : (vous affligez encore! et tourmentez par d'injustes et cruelles persécutions, les vrais serviteurs de Dieu; et tous ceux qui sont particulièrement consacrés à sa suprême majesté. Il ne vous suffit pas de ne point adorer vous-même le Seigneur, vous persécutez avec une sacrilège audace les fidèles qui le servent et qui le craignent ' . »
Cette sorte d'amplification produit, mais par la cause contraire, le même effet que l'accroissement dont nous avons parlé ; car dans l'accroissement, nous exagérons une chose pour faire éclater davantage ce que nous voulons principalement amplifier. Ici nous atténuons, au contraire, et représentons comme léger ce qui est vraiment grand en soi, afin que ce que nous avons dessein d'amplifier, lui étant comparé, paraisse beaucoup plus grand et plus important.
.le rapporte encore au même genre, (dit Quintilien^ les louanges que l'on donne à une chose dans la vue d'en rehausser une autre. Par exemple, nous vantons les exploits d'Aiinibal pour faire admirer davantage ceux de Scipion. Nous exaltons la valeur des Gaulois et des Allemands, parce que la gloire de César en est rehaussée d'autant plus. J'y rapporte aussi une amplification où il ne semble pas que ce que l'on dit regarde une certaine chose, bien qu'on ne le dise que pour elle, à cause de la relation qu'il y a entre l'une et l'autre. L'exemple suivant fera comprendre ma pensée. Les plus considérables d'entre les Troyens conférant ensemble sur l'état de leurs affaires, ne croient pas qu'il soit indigne ni des Troyens, ni des Grecs, d'avoir souffert tant de maux et durant un si long temps pour la beauté d'Hélène -. Quelle était donc cette
' Parùm est quôd furenliuin varietate vitioruin, quôd iniqnit'ite feraliatn criminum, qaod cruentarum compendio rapinarum vita vûstra maculalur; quôd superstilionibiis falsis religio vera siibvertitur, qnôd Dens omninô nec quapritiir nec lirnetur. Adhùc insuper Dei servos, et inajestati ac nomini ojus dicatos iDJustis persecutionibus fatigatis. Salis non est, quôd ipse Dominum uou colis; adhùc insuper eos qui eolunt, infestationc sacrilegâ persequeris.
2 Hom., ///«r/., lib. 111.