LIVRE III, CHAPITRE VI, § I
prendre, ses pensées et ses désirs étant tournés d'un autre côté ? Que peut-elle y apprendre, et qu'y voit-elle? Combien une vierge qui va à ces assemblées ne s'éloigne- t-elle pas de son premier dessein, et combien s'en retourne-t-elle moins chaste qu'elle n'y était venue ? Elle est encore vierge de corps et d'esprit ; mais estelle aussi pure des yeux, des oreilles, de la langue ' ? »
Nous avons encore un exemple excellent de cette sorte de description, dans une homélie de saint Grégoire de Nysse sur la naissance du Sauveur, où il décrit le meurtre des innocents en ces termes : « D'où vient cet horrible édit qui est publié pour égorger tant de petits enfants? Quel mal ont-ils donc fait? Quelle action digne de mort ont-ils commise, eux à qui l'on ne peut imputer d'autre crime que d'être nés et d'avoir vu le jour ? C'est cependant pour cela seul qu'il a fallu que la ville et tout le pays de Bethléem fussent remplis de bourreaux. Mais qui pourrait représenter ou décrire dans un discours, les divers objets d'horreurs et toutes les affreuses scènes d'une si sanglante affliction ? qui pourrait par un récit assez vif et assez touchant mettre devant les yeux les diverses cruautés d'un si horrible carnage, les pleurs, les gémissements confus, les ci'is lugubres des enfants, des mères et des parents mêlés aux menaces des bourreaux, l'abord terrible d'un meurtrier l'épée nue à la main auprès d'un enfant qu'il veut percer ? Comme il le regarde avec des yeux étincelants de fureur, tandis que la mère désolée, poussant des cris pitoyables, tâche de retirer à elle son fus d'une main, pare le coup de l'autre, et se jette au-devant du glaive pour ne pas voir égorger son enfant à ses yeux par les mains d'un bourreau ! Comment pourrait-on exprimer tous les mouvements, les troubles, les agitations différentes de tant de pères et de mères
1 Quasdaui nou pudet nubenlibus interesse, et iu illà lascivientium libertate sermouum coUoquia incesla miscere , audire quod nou decet, quod non licet dicere observare, et esse présentes iuter verba turpia et lemuleuta couvivia, quibiis libidiuum fomes accendilur, sponsa ad paticnliam stupri , ad audaciam sponsus animatur. Quis illi iu nupliis locus est, cui auimus ad nuptias non est? aut volupluaria illic et lœla esse possuut, ubi et studia et vota diversa suut? Quid illic discitur? quid videtur? quantum à proposito suo virgo déficit, qiiaudô pudica quae venerat, impudica discedit? corpore licet virgo ac mente permaneat; oculis, auribus, liugnis minuit illa quod habebat. De Habitu virginum.
m RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
dans cette extrémité; leurs supplications, leurs clameurs, leurs gémissements, et les derniers efforts de leur tendresse dans les baisers qu'ils donnaient à leurs enfants égorgés entre leurs bras ? Comment représenter cette grande diversité de spectacles affreux dont le cœur et les yeux étaient frappés dans cette ruine commune, où l'on voyait des enfants la bouche appliquée à la mamelle et les flancs percés d'une plaie mortelle, en sorte qu'ils suçaient le lait de leurs mères et les arrosaient de leur sang ? Souvent aussi ces impitoyables bourreaux, ne pouvant arracher un enfant d'entre les bras de sa mère, perçaient d'un même coup la mère et l'enfant ; et leur sang, qui se mêlait ainsi en sortant de leur plaie, ne formait qu'un même ruisseau. Mais, parce qu'Hérode, par un surcroît de cruauté, avait ordonné que son funeste édit fût exécuté, nonseulement contre les nouveau-nés, mais généralement contre tous les enfants jusqu'à Fàge de deux ans, on voyait une autre scène de cruauté, dans l'exécution de cet ordre barbare; car, comme dans cet intervalle de temps plusieurs femmes avaient eu deux fils, quel spectacle de voir deux bourreaux en fureur se jeter sur une même mère ! L'un entraînait le plus fort qui voulait s'enfuir, et l'autre lui arrachait du sein celui qu'elle tenait ù la mamelle ! Dans quelle extrémité se trouvait cette pauvre mère, lorsque son amour également tendre pour l'un et l'autre de ses enfants, faisait qu'elle ne savait lequel elle devait suivre de ces bourreaux inhumains qui lui enlevaient ses chers enfants, l'un d'un côté et l'autre de l'autre, pour les égorger. Courra-t-elle au nouveau-né qui pleure et qui crie d'une voix encore obscure et confuse? mais elle entend les cris de l'autre qui parle déjà, et qui, en bégayant, appelle sa mère et implore son secours par ses larmes. Que faire? où aller? de quel côté tourner? aux cris duquel répondra-t-elle ? avec lequel irat-elle mêler ses pleurs, étant également poussée des deux côtés par la tendresse de la nature ? »
On peut faire les descriptions plus longues ou plus courtes, selon que l'exige ou le permet le sujet que l'on traite. Celles dont saint Chrysostome se sert pour faire voir à son ami Basile combien il s'estime indigne de l'épiscopat, sont des plus longues; et comme elles renferment d'excellentes instructions, et qu'elles découvrent