‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 121 sur 347 · LIVRE III, CHAPITRE YI, § I · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE YI, § I

en même temps clairement et distinctement la nature et la force de cette sorte de figure, et combien elle produit de grands effets, étant employée à propos dans le discours, nous avons cru qu'il serait avantageux de les rapporter ici.

Pour justifier aux yeux de Basile ses refus, il lui représente d'un côté la grandeur, l'importance et les difficultés de l'épiscopat , et de l'autre sa faiblesse et son indignité qui le rendent incapable de porter le poids et de soutenir l'éclat d'une si grande charge; ensuite, s'étendant sur les violentes agitations de crainte et sur les peines d'esprit qui l'avaient desséché depuis qu'on avait commencé de lui en parler, il les décrit avec éloquence en ces termes : « Depuis le jour où vous m'apprîtes qu'on avait la pensée de m'élever à l'épiscopat, je me trouvai tellement saisi de crainte et de douleur, que je fus sur le point d'en mourir. Considérant d'un côté la beauté, la gloire, la pureté, l'éclat, la prudence et les divins attraits de l'Épouse de Jésus-Christ, et de l'autre rappelant dans mon esprit l'idée de tous mes vices, je ne pouvais m'empêcher de pleurer jour et nuit sa destinée et la mienne. Qu'a fait l'Éghse, disais-je en moi-même, pour être abandonnée aux soins d'un homme si incapable de la servir? Ces réflexions me mettaient hors de moi : je vivais dans un accablement de crainte et d'ennui, et je sentais à toute heure de nouvelles alarmes, quoique vous n'en sussiez rien et que vous me crussiez fort tranquille. Mais je tâcherai de vous faire connaître ici le pitoyable état où j'étais tombé. Peut-être cesserez-vous alors de m'accuser et approuverez-vous vous-même ma conduite, quand je vous aurai développé tous les replis de mon cœur; c'est donc ce que je m'efforcerai de faire par des figures sensibles et par des comparaisons. Représentez-vous que la fille d'un roi qui commande à tout l'univers est recherchée par un amant ; supposons qu'elle efface par sa beauté toutes les autres femmes, et que sa vertu la mette incomparablement au-dessus de tous les hommes ; ajoutons qu'elle est si réglée dans ses mœurs et dans toute sa conduite, que les plus sages philosophes ne sont pas aussi maîtres de leurs passions qu'elle l'est de tous les mouvements de son cœur; disons encore que sa bonne grâce, ses attraits et la douceur de ses regards n'ont rien de comparable, que son

amant est tellement épris de ses charmes qu'il en perd la raison, et que sa passion est si ardente qu'elle dégénère dans une espèce de fureur qui va au delà de celle de tous les amants les plus passionnés; supposons ensuite qu'il apprend qu'un homme sans mérite et d'une naissance o])scure, laid, contrefait, dégoûtant et misérable, est sur le point d'épouser cette princesse : quelle sera la douleur, le désespoir de cet amant ? Ce n'est cependant qu'une faible peinture des chagrins que je sentais. Je vais tâcher de vous faire comprendre par une autre description la crainte dont j'étais accablé. Imaginez-vous une puissante flotte, la mer toute couverte de vaisseaux, et une armée de terre composée d'une multitude innombrable de cavaliers et de fantassins revêtus d'armes brillantes, dont les rayons du soleil rehaussent l'éclat ; persuadez-vous d'entendre le cliquetis des lances, le hennissement des chevaux. Vis-à-vis d'eux est l'armée ennemie composée d'hommes cruels et sauvage armés de pied en cap. Figurez-vous que le signal se donne pour le combat, et qu'on prend un jeune homme nourri dans la campagne, qui n'a nulle expérience de la guerre, qui ne sait que manier la houlette et jouer sur la flûte quelques airs champêtres, qu'on le revêt d'un habit de guerre, qu'on le conduit par tout le camp, qu'on lui montre les lignes, les soldats, les capitaines et tout l'attirail de l'armée ; qu'on lui fasse voir aussi les ennemis, dont les visages affreux répandent la terreur partout, et dont l'effroyable multitude couvre les montagnes et les vallées, qui sont montés sur des chevaux ailés, lesquels se remuent par les enchantements de la magie; qu'on lui parle de tout ee que la guerre a d'horrible et d'affligeant, qu'on lui représente que dans un moment les flèches vont tomber comme la grêle et obscurciront la lumière, que la poussière offusquera les yeux de tout le monde, qu'on verra couler des ruisseaux de sang, qu'on entendra de tout côté les cris des mourants et des blessés, qu'on verra des montagnes de cadavres entassés les uns sur les autres^ que les roues des charriots seront toutes teintes de sang, que les corps morts feront tomber les chevaux avec les cavaliers, que tout sera pêle-mêle, le sang, les arcs, les flèches, les membres des chevaux, les têtes des hommes, les bras, les jambes, les poitrines transper-

Page 1