LIVRE III, CHAPITRE VI, § I
cées de flèches, les crânes enfoncés par le glaive. Qu'on fasse aussi à ce jeune homme un détail des maux qui menacent l'armée navale. Qu'on lui dépeigne des navires brûlant au milieu des ondes, et d'autres qui s'enfoncent à demi brisés au fond des abîmes ; le bruit des flots, les cris des matelots, les hurlements des soldats, l'écume des ondes irritées mêlée avec le sang qui rejaillit de toute part sur les vaisseaux. Qu'on lui fasse voir une multitude infinie de cadavres, les uns étendus sur le tillac, les autres engloutis par les flots, ou poussés au gré des vagues, et jetés sur le rivage par leur impétuosité, dont les monceaux ferment le passage aux navires ; et après tous ces affreux détails, qu'on lui parle encore des misères qui accompagnent la captivité, et qui la rendent plus insupportable que la mort. Qu'on l'oblige ensuite à monter à cheval et à prendre le commandement général de cette armée. Quelle impression ce récit fera-t-il dans l'esprit de ce jeune homme? En faut-il davantage pour le faire tomber en défaillance? Quelques-uns croiront peut-être qu'il y a ici de l'exagération; car il est des hommes qui ne comprennent pas ces choses, parce que le corps où nous sommes renfermés comme dans une prison, les empêche d'apercevoir les vérités spirituelles. Mais bien loin d'avoir rien exagéré, ce que j'ai dit n'est qu'une légère image des combats que nous livrent les démons. Ces invisibles ennemis n'ont ni armes, ni chevaux, ni chariots, ni épées, ni flèches^, ni feu; ils se servent de machines bien plus terribles; on ne résiste point à leur cruauté aveades casques ou des cuirasses; la seule vue de cette affreuse milice est capable de jeter les hommes dans la consternation, à moins qu'ils ne soient pleins de courage, de l'esprit de Dieu, et de confiance en la protection divine. Si nous pouvions voir les attaques, les ruses, les combats et les assauts des démons, nous reconnaîtrions sans peine qu'ils mettent les âmes dans un état plus pitoyable que celui où la plus cruelle guerre met les corps, et que la peinture que je vous en ai faite n'est qu'un jeu d'enfant en comparaison de la réalité. Ces cruels ennemis font chaque jour aux hommes de mortelles blessures, et ce malheur est d'autant plus funeste, que l'âme est incomparablement plus précieuse que le corps ; car le corps, après la perte de la vie, ne sent plus rien ;
iU RHÉTORIQUE ECCLESIASTIQUE.
mais l'âme, après qu'elle est tombée dans le péché, est tourmentée par les remords pendant cette vie, et après la mort elle est condamnée à des supplices effroyables. Si nous ne sentons aucune douleur des plaies que le démon nous fait, cette insouciance aigrit le mal. Quand on ne s'est point affligé d'une première blessure, on en recevra facilement une seconde et une troisième. Notre ennemi redouble ses attaques, quand il trouve une âme paresseuse qui ne se met point en peine de remédier aux maux qu'il lui a déjà faits. Si vous vouliez examiner la méthode qu'il observe pour nous séduire, vous trouveriez que rien n'égale ses violences et ses ruses. Personne n'est aussi habile que le démon dans l'art de tromper, de tendre des pièges, de surprendre et de perdre. Comme il nous porte une haine implacable, il nous persécute aussi sans relâche, et avec tant de fureur et de rage, que la cruauté des hommes les plus barbares et des bêtes même les plus féroces n'est rien en comparaison de la sienne. Le temps des combats que les hommes se livrent est court : on respire même quelques moments, tandis que le combat dure : la nuit et la nécessité de prendre de la nourriture l'interrompent et donnent quelque relâche. Mais le démon attaque et combat sans interruption ; il ne fait ni quartier ni trêve. Si l'on ne veut point être blessé, il faut toujours être en garde. 11 faut nécessairement l'un des deux, ou périr, ou être toujours sous les armes, parce qu'il épie tous les moments pour nous surprendre, et qu'il a plus d'ardeur pour nous perdre que nous n'en avons pour nous sauver. De plus, c'est un ennemi invisible, et qui nous attaque sans nous donner le temps de nous reconnaître. Ainsi ceux qui ne se tiennent pas constamment sur leurs gardes, comment ne seraientils pas vaincus? Lors donc que vous avez voulu me faire comme le chef de la milice chrétienne, pour m'opposer à des ennemis si dangereux, n'était-ce pas abandonner aux démons les soldats de Jésus-Christ que de les mettre sous ma conduite? Car comment aurais-je pu, étant le plus faible et le plus ignorant de tous, donner les ordres aux autres, leur marquer les rangs qu'ils doivent observer et les armes dont ils doivent se servir, les animer au combat et lès conduire à la victoire ' ? »
' Lib. VI de Sixcerd., b. 12 et 13.