‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 125 sur 347 · LIVRE III, CHAPITRE M, § II · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE M, § II

sociétés de personnes religieuses, remplies de douceurs et de consolations, par l'esprit d'union et de charité qui les fait vivre dans une sainte concorde en une même maison : il peint au contraire son état comme dur et fâcheux sous tous les rapports, et particulièrement en ce qu'on ne voit rien qui puisse édifier de la part des frères qui demeurent dans le même lieu, et que d'ailleurs on ne peut y avoir le nécessaire à la \'ie qu'avec des peines insupportables. Enfin il se persuade qu'il n'y a point de salut pour lui dans cette habitation, et que s'il ne quitte au plus tôt sa cellule, il périra avec elle. Et ce démon lui cause d'ordinaire, à onze heures et à midi, une lassitude et une pesanteur de corps, et en même temps une faim si grande, qu'il se trouve tout fatigué et tout abattu comme d'un long et pénible voyage, ou comme atténué par un jeune de deux ou trois jours entiers ' ; et alors, jetant les yeux de tous côtés avec inquiétude, il soupire de ne voir venir aucun frère vers lui. Ainsi, chagrin d'être seul dans sa cellule, il en sort et y rentre sans cesse, et regarde souvent le soleil comme allant trop lentement à son coucher. Cet esprit de langueur et d'ennui lui fait un devoir d'honnêteté, et même de nécessité , d'aller saluer quelques-uns des frères, ou visiter ceux qui sont malades dans le même lieu, ou dans d'autres plus éloignés. Il le porte, comme par un devoir de rehgion, à s'informer de l'état d'un parent ou d'une parente, et à leur aller souvent rendre visite; il lui persuade que c'est une action de grande piété d'aller fréquemment voir une femme vraiment religieuse et consacrée à Dieu, et d'ailleurs destituée de tout secours de ses parents et de ses proches ; qu'il n'y a point de plus saint devoir que celui de procurer à une sainte âme ainsi méprisée et abandonnée des siens, ce dont elle a besoin, et qu'il faut mettre notre piété à exercer ces oeuvres de charité plutôt qu'à demeurer sans fruit dans une cellule -, » etc.

L'autre description que j'ai cru devoir aussi rapporter ici, est celle que Cassien a faite de l'esprit et des mœurs d'un religieux

' Les solitaires ue dînaient qu'à trois heures ; et c'est pourquoi dans les tenaps qui précédaient le dîné, la tentation de la paresse était plus forte, se trouvant tout à la fois excitée par la chaleur et par la faim.

^ Insiil.,l X et SU.

200 RHETORlOrE ECCLESIASTIQUE.

orgueilleux. « Quiconque est frappé de la maladie de l'orgueil, non-seulement ne daigne plus garder aucune règle de soumission et d'obéissance, mais ne veut pas même entendre parler de la perfection religieuse. Le mépris qu'il a dans le cœur poiu' les préceptes et les maximes de la vie spirituelle est si grand, que si les frères avec qui il se trouve viennent à en parler, sa vue ne peut, plus s'arrêter en un même endroit, il porte ses regards inquiets tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, comme un homme qui ne sait que faire ni que dire. Au lieu des soupirs salutaires qui échappent aux autres, touchés de ce qui se dit alors pour leur édification, il tousse et crache à tout moment sans nécessité ; ses doigts jouent et voltigent, comme s'il touchait quelque instrument ou s'il traçait des figures sur le papier, et tous les membres de son corps sont agités de tout côté, tant que l'entretien dure, comme s'il était assis sur un amas de vermine piquante ou sur des pieux aigus. Il s'imagine que tout ce qui se dit simplement dans la conférence, pour l'édification de chacun, n'est avancé que contre lui: et tout occupé de te soupçon et de cette défiance pendant tout le temps qu'on y agite quelque point de la vie spirituelle, il ne pense nullement à ce qu'il en doit tirer pour son avancement ; mais il cherche avec inquiétude les causes et les raisons pour lesquelles chaque chose a été dite, ou bien il s'entretient en lui-même de ce qu'il croit pouvoir y objecter ; et ensuite haussant la voix et prenant un ton sévère, il s'irrite contre les frères et leur parle durement; ou si, d'autres fois, il garde le silence, il montre assez dans ses yeux et sur son visage quelle est la violence de son indignation. Ainsi son silence, bien loin d'être une marque d'humilité ou de patience, fait voir au contraire par sa malignité qu'il conserve une haine envenimée contre son frère. Tandis que le venin de l'orgueil qui lui enfle le cœur fait qu'il se porte facilement à chagriner les autres, et qu'il ne daigne pas se soumettre à faire aux autres de justes réparations, il rejette avec mépris celles qu'on lui offre ', » etc.

Comme il paraît par cet exemple que l'on passe aisément des excès de l'orgueil à ceux de la colère, nous ajoutero ns ici une

' Ubi supra.

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