LIVRE III, CHAPITRE VIII
une viduité de plusieurs années; nous avons reçu elle et moi la récompense que Dieu réserve à la chasteté des veuves. Vous me plaignez de ce que je ne suis plus au monde ; mais je vous plains bien davantage de ce que vous êtes encore dans la prison du siècle, où l'on se voit réduit à la dure nécessité de combattre sans cesse tantôt la colère, tantôt l'avarice, ici la volupté, là toute sorte de vices toujours prêts à nous entraîner dans d'affreux précipices. Si vous voulez que je vous reconnaisse pour ma mère, ayez soin déplaire à Jésus-Christ; car je ne saurais vous donner ce nom, tant que vous entretiendrez cette trop grande vivacité de douleur qui déplaît à Jésus-Christ ' . »
Saint Jérôme ne fait pas seulement parler Brésille, il représente le Seigneur même adressant à sainte Paule ces paroles : « Pourquoi vous plaignez-vous de ce que votre fille est devenue la mienne? pourquoi vous élevez- vous contre mes jugements? pourquoi, jalouse de me voir en possession de Blésille, m'outragezvous par des larmes que répand un cœur rebelle h mes volontés? Voulez-vous vous opposer à mes desseins sur votre famille? Vous vous refusez toute sorte de nourriture, non par une louable abstinence, mais par un excès de tristesse dont vous vous laissez accabler. Je n'aime point cette espèce de frugalité ; jeûner de la sorte, c'est me déclarer la guerre. Je ne puis rect'voir dans mon sein une àme qui se sépare de mon corps malgré moi et contre mes ordres. Que la folle philosophie du siècle se réjouisse d'avoir des martyrs de ce caractère; qu'elle compte parmi ses héros un Zenon, un Cléombrote, un Caton. « Mon esprit ne se repose que sur les
1 Qnas uuiic existiinas Blesillam riostram pati cruces, quce ferre tormenta, qiiod !ibi CUriitum videat subiratum? clamât nuoc illa lugeuti ; Si unquàin me amasli, mater, si tua ubera suxi, si in tuis iustituta sum monitis, ne invideas gloria; meae; nec hoc agas, ut ;i nobis in perpetuum se[)aremur. Pula esse me solam? Habeo pro le r\iariam niatreni Domini. ilultas liic video quas ante nesciebam. 0 quanlo melior est iste comitatus! Habeo Anoaiu qaoudàm in Evaugelio proydietanlem ; et quô magis gaudeas, tantorum aunorum labores ego in tribus mensibus consecuta sum. Unam palmam eastitatis accepimus. Misereris mei, quia mundum reiiqui? At ego vestrî sortem doleo, quos adhuc sseculi carcer incliidil; quos quodie in acie praeliantes, nnnc ira^ nunc avaritia, nunc libido, nunc variorum incentiva viliorum, pertrahnnt ad ruinam. Si vis ut mater mea si?, cura placere Christo. Non agn-jsco matroni, meo Domino dispiicentem.
2i6 RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
humbles et les pacifiques, et. sur ceux qui écoutent mes paroles avec tremblement ' . » Est-ce donc là l'effet de la promesse que vous m'aviez faite de quitter le monde pour vous retirer dans un monastère, et une marque de cette régularité de vie dont vous faisiez profession en vous habillant d'une manière différente des femmes du siècle? L'esprit séculier avec lequel on s'abandonne à des larmes
immodérées, sent encore les habits de soie Si vous étiez bien
persuadée que votre fille est vivante, vous ne plaindriez pas son sort, puisqu'elle n'a fait que quitter une vie pleine de misères pour passer à une plus heureuse. Est-ce ainsi que vous obéissez au commandement que je vous ai fait par mon Apôtre, de ne pas vous attrister comme ceux qui n'ont pas l'espérance des chrétiens, et de ne pas pleurer les défunts avec une amertume de douleur qui ne convient qu'à des infidèles -. »
Le prophète Baruch, voulant instruire les Juifs dans leur captivité, leur représente Jérusalem même comme une mère qui parle à ses enfants, en ces termes : « Écoutez, vous tous qui habitez autour de Sion ; Dieu m'a envoyé une grande affliction : je vois mon peuple, mes fils et mes filles dans la captivité à laquelle l'Éternel les a réduits. Je les avais nourris dans la joie, et je les ai laissés aller plongés dans les larmes et dans la tristesse. Que personne ne se réjouisse de me voir ainsi veuve et désolée 3, » etc.
» fs., LX, 2.
2 Irasceris, Paula, quia tua filia, mea facta est filia? Indignaris de judicio meo, et rebellibus lacrymis facis injuriam possidenti! Scis enim quid de te, quid de caeteris tuis cogitem. Cibum tibi denegas, non jejunio.-'uin studio, sed doloris. Non amo frugalitatem istam. Jejunia ista, adversarii mei sunt. Nullam animam recipio quie, me nolente, separatur à corpore. Taies slulta pbilosophia habeat martyres, habeat Zenonem, Cleombrotiim, vel Catonem, super nuUuni requiescit spiritus mous, nisi super hurailem et quietum, et trementem verba mea. Hoc est quod mihi in monasterio promittebas? Quod habitu à matrouis caeteris separato, tibi qua:;i religiosior videbaris? Mens ista quae plangit, sericarum
vestium est Si vivenfem crederes filiam, uunquàm plangeres ad meliora
migrasse. Hoc est quod per Apostolum meum jusserara, ne pro dorraientibus in similitudinem gentium tristaremini. Ep. xxii, al. xs.v ad Paulam. S. Hier., tom. IV, part. H, page 56.
3 Audite, confines Sion ; adduxit enim mibi Deusluctura mairnum. Vidi enim captivitatem populi mei, filiorum meorum. et filinrum, quam superduxit illi^; --Eternns. Nutrivi enim illos cum jucunditate; dimisi autem illos cum Qetu et luctu. Nemo gaudeat super me viduam et desolalam. Baruch., iv, 9.