‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 137 sur 347 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des passions en général

La manière de toucher et d'émouvoir les cœurs, se trouve expliquée en partie par les règles que nous avons données sur la manière d'amplifier; car les sentiments et les affections! des hommes, / comme disent les philosophes , s'excitent , ou par la grandeur Mes choses qui les frappent, ou par la présence des choses exposées devant leurs yeux. L'un se fait par ramplification et l'autre par la description des choses et des personnes)Ainsi, quoique l'amplification et la description aient beaucoup de force pour persuader ou dissuader, pour blâmer ou louer, elles n'en ont pas moins, ou plutôt elles en ont même davantage pour remuer les pas sions. Lors donc qu'en traitant un sujet on se propose de toucher et d'émouvoir, /que la première règle pour cela soit de montrer que la chose est très -grande en son genre, et, si sa nature le permet, de l'exposer comme devant les yeux) des auditeurs.

Nous avons |iin exemple frappant de cette règle dans les Lamen-

218 I^HÈTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.

tntinns de Jérémiej où ce saint prophète, inspiré par l'esprit de Dieu, décrit le déplorable renversement de la ville sainte , et^lc malheur extrême de ses citoyens; car il amplifie en détail tout ce qui était renfermé dans cette funeste ruine, c'est-à-dire toutes ses parties et toutes ses circonstances, et met ainsi toute la chose comme devant les yeux : « Comment cette ville si pleine de peuple

est-elle maintenant si solitaire et si désolée? Toutes ses portes

sont détruites; ses prêtres ne font que gémir, ses vierges sont

toutes défigurées, et elle est plongée dans l'amertume? Ses

Nazaréens étaient plus blancs que la neige, plus purs que le lait et plus beaux que le saphir; et maintenant leur visage est devenu plus noir que le charbon. Ils ne sont plus connaissables dans les rues; leur peau est collée sur leurs os ', » etc.

Mais le moyen le plus efficace et le plus sûr d'émouvoir les cœurs, c'est d'être nous-mêmes vivement touchés : voilà ce que Quintilien nous a appris plus haut; et comme il parle d'après Cicéron, nous allons citer les paroles de l'orateur romain. « Il est impossible, dit-il, que l'auditeur se livre à la douleur, à la haine, à l'indignation, à la crainte, à la pitié, à la compassion, si tous ces sentiments ne sont profondément imprimés dans Tàrae de l'orateur qui veut les inspirer... S'il devait feindre la douleur, et si son discours n'exprimait rien que de faux et d'emprunté, il lui faudrait peut-être un art plus grand encore... Je ne sais point, Crassus, ce qui se passe en vous et dans les autres orateurs; pour moi, je le proteste, je n'ai jamais essayé d'inspirer aux auditeurs la douleur, la pitié, l'indignation ou la haine, que je n'aie vivement ressenti les émotions que je voulais faire passer dans leur àme. Eh! comment pourraient-ils s'irriter contre votre adversaire, si vous êtes vous-même froid et indifférent; le haïr, s'ils ne voient pas la haine dans vos regards; éprouver de la compassion, si vos paroles, vos pensées, votre voix, vos traits, vos larmes enfin, ne

1 Quomodô sedet sola civitas pleiia populo? Omnes portas ejus desU-uctae,

sacerdotes ejus geinentes, vlrgiues ejus squalid;e, et ipsa oppressa auiarilu-

dine Caudidiores Nazariei ejus uive, nilidiores lacté, sapphiro pulcliriores.

DenJL'rala est super carbones faciès eoriuu; et non sunt cogniti iu plateis; adheesil cutis ooruni ossilnis^ aruit et fai;ta est quasi lignuiu. Lam., I, ! et 4.

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