‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 138 sur 347 · LIVRE m, CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

LIVRE m, CHAPITRE IX

manifestent une profonde douleur ? Les matières les plus combustibles ne sauraient s'enflammer, si vous n'en approchez le feu ; ainsi, les àraes mêmes les plus disposées à recevoir les impressions de l'orateur, ne s'animeront du feu des passions qu'autant que l'orateur en sera lui-même embrasé. Et qu'on n'aille pas regarder comme un phénomène surprenant et merveilleux que le même homme se livre si souvent aux transports delà haine ou de la douleur, et à tout autre mouvement de l'àme, surtout pour des intérêts qui lui sont étrangers. Telle est la force des pensées et des sentiments dont l'orateur fait usage, qu'il n'a pas liesoin de feinte et d'artifice. La nature même des moyens qu'il emploie pour remuer les cœurs agit plus fortement encore sur lui-même que sur aucun de ceux qui l' écoutent. Pourrait-on s'étonner d'être ému en parlant devant des juges, au milieu de ses amis en périls, devant une assemblée nombreuse, en présence de ses concitoyens, à l'aspect du forum, lorsqu'il s'agit non-seulement de notre gloire, mais quand d'autres motifs bien plus puissants, notre honneur, notre devoir, notre conscience y sont intéressés? Mais pour que ces émotions de l'orateur ne vous surprennent pas, considérez qu'il n'y a rien qui .ait moins de réalité qu'un poëme, un drame, une pièce de théâtre; eh bien, dans ce genre même, j'ai souvent vu les yeux de l'acteur étinceler lorsqu'il prononçait certains vers ' . »

Mais il n'en est pas de même(des sentiments et des atîections d'un saint zèle pour les choses spirituelles. Il n'y a point d'art qui puisse les exciter dans une àme, sans l'assistance de l'esprit de Dieu qui j leurjinspire ce mouvement, cette ardeur céleste dont les prophètes, les apôtres et les saints évangélistes ont été remplis.) C'est ce qui nous est (figuré par la vision qu'eut Ezéchiel , des mystérieux animaux qu'il dit lui avoir parure comme des charbons enflammés et[comme des lampes ardentes -; » car ces saints ministres de la divine parole étaient en effet des lampes allumées qui éclairaient les hommesj et des charbons ardents qui embrasaient leurs cœurs de l'amour des choses divines et spirituelles.

1 De Orat., lib. II.

2 Similitudû aiiimaliuiu, aspectus eorum quaài carboiumi igiiis arderitium, et quiiôi aspectus lampadarum. EzecJt.. i, 13.

C'était de cette sainte ardeur que brûlait Jérémie , lorsqu'il s'écriait : « Qui donnera de l'eau à ma tête, et à mes yeux une fontaine de larmes pour pleurer jour et nuit les enfants de la fdle de mon peuple, qui ont été tués '....? 0 vous tous qui passez par le chemin, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à ma douleur Le trouble a saisi mes entrailles, mon cœur est renversé dans moi-même , en voyant la ruine de la fille de mon peuple -. » C'était encore de cette divine ardeur qu'était animé l'Apôtre quand il disait : « Qui est faible, sans que je m'affaiblisse avec lui? Qui est scandalisé, sans que je brûle ^? » Et encore : « Mes petits enfants, pour qui je sens de nouveau les douleurs de l'enfantement jusqu'cà ce que Jésus-Christ soit formé en vous, je voudrais maintenant être avec vous, pour diversifier mes paroles selon vos besoins ; car je suis en peine comment je dois vous parler *. »

Il ne faut donc point douter que quiconque sera véritablement animé de ce zèle, de cette ardeur céleste, ne puisse exciter dans les autres les mêmes sentiments dont il est plein lui-même, et les enflammer du même feu dont il est embrasé? Mais parce que, comme il a déjà été dit,( cette ardeur, ce feu, ce mouvement tout spirituel est un don de l'Esprit divin, qui ne se repose que dans les cœurs vraiment humbles, ceux qui exercent dans l'Église l'emploi de la prédication, doivent demander à Dieu un don si précieu^par de continuelles prières et avec une très-humble soumission.

' Quis dabit capiti nieo aqiiain , et oculis lueis fontera lacrymanim? et plorabo die ac uocte iuterfectoo filiae populi mei. Jer., w, \.

2 Vos omnes qui transitis per viam, atteudite et videte si est dolor sicut

dolor meus Conturbatus est venter meu?j subversura est cor meum in me-

metipsà. Lam., i, 20.

^ Quis iriiirmatur, et ego non iufinuor? Quis scaudalizatur, et ego non uror? II Cor., XI, 29.

* Filioli mei, quos iterùm parturio douée formetur Christus in vobis; veileni aulem esse apud vos luodô, et uiutare vocein meam, ([uouiaui confundor lu vobis. Gai., iv, 19.

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