LIVRE I, CHAPITRE IV
accablés '. » Mais lorsqu'ils commencent à sentir le vent d'une fortune favorable et que tout leur arrive à souhait, les bons succès leur enflent si fort le cœur qu'ils deviennent sourds à presque tout le reste. Saint Augustin a éprouvé lui-même ce double obstacle : « Pour moi, dit-il, quand je considère les amateurs de ce monde, je ne sais en quel temps la prédication peut être employée à propos pour guérir leurs esprits ; car lorsque la fortune du siècle leur sourit, l'insolence de leur orgueil leur fait rejeter avec mépris, comme des chansons et des fables puériles, les remontrances qu'on leur fait, et les avis qu'on leur donne pour leur salut; et lorsqu'au contraire l'adversité les presse, ils songent bien plus à se délivrer du mal présent qu'à écouter ce qui peut guérir les plaies de leurs âmes. »
Il est constant que retirer l'homme de l'esclavage du péché pour le rendre à la liberté de la grâce, c'est un ouvrage si grand et si difficile, que saint Grégoire le Grand ne craint nullement d'assurer « qu'à bien juger des choses invisibles et spirituelles, c'est un plus grand miracle de convertir un pécheur par le moyen de la prédication et de la prière, que de rendre la vie à un corps mort -. »
Il est aisé au prédicateur de conclure de ces raisons quelles sont la grandeur et l'importance de l'emploi qui lui est confié , et la pesanteur du fardeau dont il est chargé, et en même temps de reconnaître avec quel soin il doit s'appliquer, non-seulement à le soutenir par un courage et par un zèle proportionné à tant de difficultés qui s'y rencontrent, mais bien plus encore à s'y conduire devant Dieu avec la piété, le respect et la soumission d'esprit nécessaires, pour providence souveraine, qui opèrent presque toute chose par l'entremise des causes secondes, daignent se servir de lui comme d'un instrument propre pour un si grand ouvrage. Il comprendra aussi très-bien de là, s'il cherche
1 Narravit Moyses omnia filiis Israël, qui non acquieveruul ei, propter angustiam spiritùs et opus durissiraum. Exod., vi, 9.
2 Si inviâibilia pensamus, nimiùm constat quia majus est miraculuui, jM-aedicationis et orationis solatio peccatorem convertere, quàm inortunm carne sus-
citare. ' ■—^^■-^,,^ ^.,,.^,„-,.— ™. >.^„^....
2S RHÉTORIOrE ECCLÉSIASTIQUE.
véritablemont, non sa propre c^loire, mais la gloire du Seigneur et le salut des àuies, qu'il doit travailler à cette œuvre de Dieu par ses prières plus que par ses sermons mêmes, par les larmes plus que par la science, par les gémissements du cœur plus que par les paroles de la bouche, et par les exemples de toute sorte de vertus plus que par les règles et les préceptes des rhéteurs.