‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 146 sur 347 · LIVRE III, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAPITRE XI

funeste état? L'effroyable danger où vous êtes à tout moment d'être perdus pour jamais ne vous touchera-t-il donc point? Ne craindrez-vous donc point les coups inévitables de la mort, qui peut vous surprendre à toute heure; la sévérité du jugement de Dieu, le compte si redoutable qu'il faut lui rendre, les éternels supplices de l'enfer? Tout cela ne vous fera-t-il pas rentrer en vous-mêmes? Demeurerez- vous insensibles à tant de bienfaits de Dieu, qui vous invite à son amour? La croix de Jésus-Christ, les clous, la lance, les soufflets, les crachats, les liens, les insultes et les sanglantes dérisions, la flagellation, et tant d'autres supplices joints à la mort ignominieuse qu'il a soufferte pour l'amour de vous, ne feront-ils point d'impression sur votre cœur rebelle et endurci? Quelle est donc la dureté de ce cœur, qui ne peut être ébranlé par des secousses si puissantes, ni ému par des objets si touchants? Comment peut-on boire, manger, dormir en repos dans un état où, si une mort imprévue nous surprend (comme il n'arrive que trop souvent), elle nous entraîne tout d'un coup dans l'abîme des supplices éternels? Peut-on dire qu'il y ait du bon sens ou de la raison en ceux qui osent dormir toutes les nuits avec le péché mortel dans l'àme, qui demeurent sans trouble et sans inquiétude dans l'aversion et l'inimitié d'un Dieu sans la vertu et le secours duquel nous ne pouvons pas même respirer? Est-il possible que vous ne reconnaissiez pas en cela les forces et la puissante malignité du démon, qui vous aveugle si misérablement, et vous tient liés comme avec des chaînes de diamant dans les ténèbres du péché , qui sont une anticipation de celles de l'enfer? »

(La supplication (oôsecra^w ),)par laquelle nous prions et conjurons avêcThsfânce les auditeurs, vient toujours fort à propos après qu'on a prouvé ou amplifié. Ainsi saint Paul, après avoir dit de Dieu que tout vient de lui, que tout est pour lui, ajoute 3 « Je vous conjure donc, mes frères, par la miséricorde de Dieu, de lui offrir vos corps comme une hostie vivante, sainte et agréable à ses yeux'... »\Et ailleurs : « Moi Paul, qui vous parle, je vous

1 Obsecro itaque vos, fralres, per misericordiam Dei^ ut exhibeatis corpora vestra hodtiam viveutem, sanclam, Deo placeuteui. Rom., SH^ 1.

234 RHftTORinUK ECCLÉSIASTIQI^E.

conjure par la (loueeur et la modestie de Jésus-Christ'... » Et ailleurs : « Je vous conjure donc, moi qui suis dans les liens, de vous conduire d'une manière qui soit digne de votre vocation -. » Ainsi saint Chrysostome, après s'être fortement élevé contre ceux qui entretenaient chez eux des sœurs adoptives, finit et conclut son discours par cette supplication : « Je vous prie donc et vous conjure tous, je me prosterne à vos pieds pour vous supplier do vous laisser persuader, et de sortir de l'enivrement où vous êtes. Je vous conjure de briser les liens d'un si honteux esclavage, de faire un meilleur usage de votre raison, de reconnaître l'honneur que Dieu vous a fait, et de profiter du conseil que saint Paul vous donne : JNe vous rendez pas esclaves des hommes ^ ; cessez d'être les esclaves de ces femmes qui seraient la cause de votre perte. »

Les prédicateurs doivent très-souvent se servir de cette figure; car elle a une très-grande force pour émouvoir et gagner les esprits, surtout lorsqu'elle est comme produite par des entrailles de charité. 11 y a présentement en Espagne un prédicateur fameux par la sainteté de sa vie, aussi bien que par sa doctrine et par son éloquence, duquel on rapporte qu'il se sert très-souvent de cette supplication : « Je vous conjure, mes frères, par l'amour de Dieu, de ne plus vous laisser aller au péché ; » ce qu'il prononce d'un air et avec un ton de voix qui fait assez voir qu'il est lui-même rempli et animé de l'ardeur de la charité dont il a coutume d'animer fortement ceux qui l'écoutent.

L'adjuration,, qui est une pressante instance que l'on fait aux auditéli'rsi'en employant le serment, ou en prenant des témoins\de ce que l'on dit, ressemble beaucoup à la supplication, et a encore plus de force. En voici une, employée par saint Paul pour recommander aux ministres de l'Évangile la prédication de la parole de Dieu : « Je vous conjure devant Dieu\et devant Jésus-Christ, (jui

' Ipse autein ego Paiiius obsecro vos per luausuotudinem et modostiaui Christ i. Il Cor., x, 1.

2 Obsecro itaqiie vos, ego vinclus iii DouiiuOj ut digcè ambuletis vocntioue qiià vocati estis. Ephes.,^\\, 1.

^ Nolile lieri servi hominum. 1 6'o/-., vu, 23.

Page 1