LIVRE IV, CHAPITRE I, § II
rentes de celles des causes judiciaires, elles doivent néanmoins avoir les mêmes qualités que les rhéteurs demandent pour cellesci; car ils veulent que toute narration soit courte et claire, et qu'il y ait de la vraisemblance et de l'agrément. On écoute avec plaisir celle qui est courte et agréable, on comprend aisément celle qui est claire, et la vraisemblance fait qu'on l'approuve plus tôt et qu'on y ajoute foi '. ,La narration commence presque toujours par quelque préambule, et finit par une espèce de péroraison qui sert comme de passage à la proposition ou discussion du sujet ; ce qui doit aussi s'observer dans les autres parties, afin qu'elles soient toutes liées entre elles avec justesse, jVoilà quelles sont les conditions que doit avoir la narration : nous allons les développer.
La narration aura premièrement la brièveté qui convient, si nous la commençons où il est nécessaire et à propos , si nous ne rapportons rien au commencement qui soit de la fin; si nous racontons les choses seulement jusqu'où il est besoin et dans leurs justes bornes; si nous ne nous écartons point de ce que nous avons commencé à exposer, en passant d'une cho.se à une autre; si nous déduisons la suite des chosesy en sorte que ce qui s'est fait auparavant s'entende aussi sans qu'il soit exprimé ; par exemple , si je dis que je suis revenu de quelque province, on entend aussi que j'y étais allé auparavant. En un mot, il faut laisser à part, nonseulement tout ce qui nuit ou embarrasse, mais encore tout ce qui ne sert à rien ; il faut enfin éviter de dire deux ou plusieurs fois une même chose, et prendre garde surtout de répéter inutilement dans la suite)ce qu'on vient de dire, comme dans l'exemple suivant : « Simon arriva sur le soir à Mégare; lorsqu'il fut arrivé à Mégare, il dressa des embûches à son ennemi, et après lui avoir dressé des embûches, il le tua. »
La narration aura aussi toute la clarté nécessaire si nous avons /soin d'y garder exactement Tordre des temps dans lesquels les
^ Un prédicatear ne doit certainement jamais rien raconter que de vrai; mais, comme le remarque Quintilien, il y a beaucoup de choses qui sont vraies, et qui pourtant ne sont pas vraisemblables. Nec quisquam reprehensione dignum putet, quiid proposuerim natrutionem dehere esse verisimilem, cùm vera sit : sur.t enimplurima vera quideni, sed parùm credibilia, Inst oral., lib. IV, cap. II.
244 RHÉTORIOUE ECCI.ÉSIASTIQUE.
choses sont arrivées, en sorte que tout co qui s'est fait premièrement soit aussi rapporté en premier lieu; il faut prendre garde encore de, ne rien dire de confus, rien d'embrouillé, rien qui soit obscur, ni ambigu, ni nouveau, ni étranger, ni extraordinaire dans les termes et dans les expressions ; de ne rien omettre qui appartienne au fait qu'on raconte , et enfin: d'observer ce qui a été prescrit ci-devant pour la brièveté : car plus la narration sera courte^, plus elle sera claire et intelligible.
( Elle sera vraisemblable si ce que l'on dit est conforme à la coutume, à l'opinion des hommes, à la nature des choses mêmes, aux temps, à l'état des personnes, à leurs desseins, à la disposition des lieux ;) en sorte qu'on ne puisse pas le réfuter en disant qu'il y a eu trop peu de temps, ou qu'il n'y a eu ni cause suffisante, ni lieu convenable pour la chose dont on parle, ou que les personnes mêmes n'ont pu la faire ni la souffrir.
\ Enfin la narration est agréable quand elle contient des choses grandes et importantes, des choses curieuses, extraordinaires et toutes nouvelles, lauxquelles on ne s'attend point.
La seconde sorte de narration s'emploie dans le discours pour amplifier le sujet, et sert particulièrement à relever les actions et vertus héroïques des saints, et à peindre les vice^\et les détestables exemples des méchants et des impies. C'est par elle qu'Origène amplifie l'obéissance d'Abraham dans le sacrifice de son fils, que saint Grégoire de Nazianze fait l'éloge de la vie et de la mort de saint Cyprien, que saint Basile relève la grandeur et la fermeté invincible de quarante soldats martyrs , et saint Chrysostome le glorieux triomphe des trois jeunes hommes que Nabuchodonosor fit jeter dans la fournaise ardente. Mais cette sorte de narration demande encore une plus grande force d'éloquence que la première; car ce sont principalement ces grandes descriptions des choses et des personnes, et tout ce que nous avons dit de l'amplification dans le livre précédent, qu'on doit y employer. Rien n'est plus capable de nous aider dans cette partie de l'éloquence que la lecture des écrits des saints Pères, pourvu qu'on en remarque soigneusement l'art et les beautés. Mais c'est de quoi nous traiterons plus amplement, lorsque nous exphquerons la manière de prêcher