LIVRE IV, CHAPITRE E § VE
avoir exposé ses preuves et donné à ses raisonnements tous les tours convenables à la nature du sujet, doit pour ainsi dire donner un libre champ à l'amplification; en sorte néanmoins que l'amplitication, qui sera quelquefois plus longue et quelquefois plus courte, soit toujours bien liée avec la partie du discours qui la précède immédiatement. C'est pourquoi, s"il s'agit de persuader une chose et d'y porter ceux à qui l'on parle, nous devons, après avoir rapporté les preuves de son excellence et de son utilité, y appliquer encore à la fin les aiguillons d'une vive exhortation j et si au contraire nous voulons les en dissuader, nous leur inspirerons des sentiments de haine, de mépris et d'aversion; et quoique ce mouvement des passions doive régner dans tout le discours, c'est néanmoins toujours à la fin qu'il doit être plus vivement excité, lorsqu'il s'agit de toucher les auditeurs, ou de les détourner de quelque vice et de quelque action honteuse, ou de les porter à quelque œuvre de vertu.
C'est sur ce sujet que saint Augustin dit expressément : « Que s'il est plus important d'émouvoir les auditeurs que de les instruire,'>atin qu'ils aient le courage de faire ce qu'ils savent déjà,, et qu'ils consentent et se déterminent à pratiquer les choses dont ils sont déjà convaincus, alors il faut donner plus de véhémence à ses discours ;^ alors les prières, les menaces, les exhortations, les instances, en un mot, tout ce qui est capable d'émouvoir et d'agiter les cœurs, doit être mis en usage'. » Plus bas il ajoute : « Mais quand on enseigne ce qu'on doit faire, et qu'on ne l'enseigne que pour qu'on le fasse, en vain l'on est persuadé de la vérité que l'on nous dit, en vain la manière dont elle est dite nous est agréable, si on ne l'apprend pas jusqu'à se résoudre à la pratiquer. Il faut donc que l'orateur chrétien, quand il veut persuader quelque chose à faire, non-seulement enseigne pour instruire et réjouisse pour soutenir l'attention, mais qu'il aille aussi jusqu'à émouvoir pour assurer sa victoire -. » Ce grand saint dit encore : « Comme il faut plaire à l'auditeur pour le retenir dans l'attention, de même il faut l'émouvoir pour l'animer à l'action ; et comme il
1 De Duct. christ., lib. IV, cap. iv.
2 Ibid., cap.xin.
TOM. SIX, il
est touché quand vous lui parlez avec agrément, de même il est ému s'il aime ce que vous lui promettez, s'il craint le mal dont vous le menacez, s'il hait ce que vous reprenez, s'il va au-devant de ce que vous estimez, s'il s'afflige des maux dont vous gémissez, s'il est sensible à la joie où vous l'invitez, s'il a pitié de ceux dont vos paroles remettent si bien les misères devant les yeux, s'il fuit ceux dont vous faites craindre la fréquentation et le commerce : en un mot, si vous employez tout ce qu'une sublime éloquence a de plus fort pour agiter les cœurs des auditeurs, non pour leur apprendre ce qu'il faut qu'ils fassent, mais pour qu'ils pratiquent ce qu'ils savent déjà bien qu'ils devraient faire. Que s'ils ne le savent pas encore, il est certain qu'il faut les instruire avant de les émouvoir ' . »
On peut donc, après l'épilogue ou la récapitulation qui est la première partie de la péroraison, se servir très-bien de ces mouvements et de ces figures marquées par saint Augustin, parce que tout le sujet du discours étant prouvé et toutes les preuves rassemblées comme un ^.mas de bois tout dressé, c'est fort à propos qu'on y allume alors le feu des passions, dont la flamme s'élève et devient d'autant plus ardente, que la solidité, la force des preuves est plus grande et plus efficace.
J'ai cru devoir ici remarquer en dernier lieu que la récapitulatiou doit précéder cette dernière partie du discours^ que Cicéron appelle ['amplification ; car ce n'est point seulement pour rafraJcTiir la mémoire des auditeurs qu'on fait ce recueil abrégé de toutes les preuves et de toutes les raisons qu'on a employées; mais, encore afin qu'étant ainsi toutes ramassées en ordre, elles aillent fondre toutes ensemble sur leurs esprits, et les disposer à tout ce que nous voulons. L'amplification vient ensuite très-à-propos, c'est-à-dire qu'après cette récapitulation on emploie les paroles fortes et véhémentes, comme de vifs aiguillons pour détourner de quelque vice ceux à qui l'on parle, ou pour les exhorter à l'amour et à la pratique de quelque vertu particulière dont on les a entretenus.
C'est encore une conclusion très-convenable que d'exhorter,
1 Ds Dod. christ , lib. IV, cap. Xlil.