LIVRE IV, CHAPITRE H, § I
bien que nous, mais leur patience est aussi fausse que leur sagesse. »
La narration n'a presque point lieu dans ces sortes de sujets. Mais la proposition et la division y sont nécessaires : d'abord la proposition , afin que ceux à qui l'on parle comprennent où tend principalement notre discours. Il y a des prédicateurs qui manquent notablement en cela. Comme ils n'ont pas soin, au commencement de leur sermon, de proposer et de faire entendre nettement quel est leur dessein, leur but, il n'y a presque personne qui conçoive où ils tendent, ni ce qu'ils veulent conclure ; en sorte que l'auditeur demeure comme en suspens, dans le doute et dans l'incertitude, sans comprendre ce qu'on peut conclure de leur discours. Il faut donc avant toute chose exposer le dessein et comme placer le but, en sorte que chacun puisse connaître évidemment où tendent tous les traits des raisons et des pensées qu'on y emploie.
La division suit immédiatement la proposition, et distribue le sujet en ses parties. Elle se prend souvent des diverses sortes de choses, ou qu'on doit désirer et aimer, ou qu'on doit fuir et détester : des premières pour persuader, et des dernières pour dissuader. Car la volonté de l'homme n'ayant de sa nature pour objet que le bien (en sorte qu'elle ne peut rien vouloir qui ne soit ou bon ou revêtu de quelque apparence de bien), nous devons avoir soin, lorsque nous voulons persuader quelque chose, de faire voir que toutes les sortes^ de biens y sont renfermées. Comme donoi^les philosophes en distinguent trois sortes, qui sont l'honnête, l'utile et Fagréable^N^ tâchons toujours de montrer que ces sortes de biens se rencontrent dans ce que nous voulons persuader.
Les rhétoriciens divisent encore ces trois sortes de biens en six autres, savoir : l'honnête, l'utile, l'assuré ou tranquille^ l'agréable, le facile, et le nécessaire; et ils s'efforcent toujours de montrer que toutes ces sortes de biens, ou la plupart, se trouvent dans ce qu'ils veulent persuader. Ainsi notre divin Maître présentait un bien honnête dans ce qu'il proposait à un jeune homme riche, en lui disant : « Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez
2fi2 RHETORIOI E ECCLÉSIASTIQUE.
et donnez-le aux pauvres; » et il y joignait la vue d'un bien utile, en ajoutant : «Et vous aurez un trésor dans le ciel'. » Ainsi l'apôtre saint Paul persuadait par l'utile, lorsqu'il disait : a Mes chers frères , demeurez fermes et inébranlables, et travaillez sans cesse de plus en plus à l'œuvre de Dieu, sachant que \o\re travail ne sera pas sans récompense eu Notre-Seigneur -. » Et il montrait le plus sur dans le doute, en permettant le mariage à ceux qui étaient trop faibles pour garder la continence, en leur disant • « Il vaut mieux se marier que brûler 3. » Et le Seigneur luimême nous invitant à l'obéissance que nous devons à ses divins commandements , nous persuade encore par l'agréable, en nous représentant que le joug de sa loi divine est doux, que le fardeau en est léger, et que nous y trouverons le repos de nos âmes ^.
Les serviteurs de Naaman, qui était très-puissant et en grand honneur auprès du roi de Syrie, le persuadèrent par le bien facile d'obéir au prophète Elisée, et d'exécuter ce qu'il lui avait ordonné pour la guérison de sa lèpre, en lui disant : « Quand le prophète vous aurait ordonné quelque chose de bien difficile, vous auriez dû néanmoins le faire; combien donc devez-vous plutôt lui obéir lorsqu'il vous dit : Allez vous laver, et vous serez pur ^? » Moïse en a usé de même en exhortant le peuple à obéir fidèlement à la loi du Seigneur : « Maintenant donc, ô Israël , que demande de vous votre Seigneur et votre Dieu, sinon que vous le craigniez, que vous marchiez dans ses voies, que vous l'aimiez, et que vous serviez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur et de toute votre âme, afin que vous soyez heureux ^? » et encore lorsqu'il dit à ce
1 Si vis pcrfectiis esse, vadp, vende quœ habes, et da pauperibus; et habebis thesaurum in cœlo. Mutth., xix, 21.
- Fratres mei dilecli, stabiles estote et immobiles, abondantes in opère Domini semper, scientes quùd labor veslcr non est inanis in Domino. 1 Cor., XV, 58.
3 Melius est enim nubere quàm uri. Ibid., vu, 9.
^ Invenietis requiem animabus vestris; jugum enim meum suave est et onus meum levé. Multh., si, 29 et 30.
» Pater, et si rem grandem dixisset tiin propheta, certi facere debueras ; quanto magis quia nunc dixit tibi ; Lavare et mundaberis. IV Reg., y, 13.
6 Et nunc, Israël, quid Dominus Deus tuus petit à te, niai ut timeas Dominum Deiim luum, et ambules in viis ejus, cl diligas eum, ac servias Pomino Deo tuo in toto corde tuo et in totà anima tuà ut beaè sit tibi? Deuicr., x, 12.