LIVRE IV, CHAPITRE III
monstratif , qui concernent la louange et le blâme. Les discours de cette dernière sorte doivent montrer que la personne dont on fait le panégyrique est fort louable, et celle qu'on blâme trèsméprisable; mais, selon la pensée de saint Basile, les louanges des saints ne sont point la principale fin de leurs panégyriques : car on ne les fait pas pour montrer qu'ils ont été éminents en sainteté, mais afin de nous encourager à régler notre vie sur le modèle de la leur, et de nous faire reconnaître en eux la puissance de l'Esprit divin, qui fait de si prodigieux changements dans des hommes naturellement très-fragiles et très-faibles, en les rendant semblables aux anges.
/Les orateurs doivent, en ce genre, régler l'éloge sur les circonstances, que nous avons expliquées ' j des personnes, savoir : la naissance, la famille et la parenté, la patrie, les dons et les avantages de la nature ou de la fortune, l'éducation, les emplois et les exercices, les paroles et les actions remarquables. C'est presque le seul ordre que saint Grégoire a suivi dans les éloges ou oraisons funèbres qu'il a faites de saint Basile, de saint Césaire, son frère, et de sa sœur sainte Gorgonie. Nous ne suivons pas néanmoins tout à fait cette règle dans les panégyriques des saints ; nous n'y exposons presque autre chose que leurs actions et leurs paroles remarquables, et quelquefois aussi leurs miracles, les relevant et les amplifiant autant qu'il est possible , et nous tâchons en même temps d'exciter ceux qui nous entendent à imiter leur vertu et leur sainteté.
Ce qui domine plus particulièrement dans ce genre de discours, c'est la manière d'amplifier, tant par la nature et les parties du sujet que par toutes les circonstances des choses et des personnes; car elle sert beaucoup à relever l'éclat de leurs grandes actions. C'est ainsi que l'Apôtre relève la foi d'Abraham par les circonstances de la personne en ces termes : « Il ne s'affaiblit point dans sa foi; il ne considéra point qu'étant âgé de cent ans, son corps était déjà comme mort, et que la vertu de concevoir était éteinte dans celui de Sara. 11 n'hésita point, et il n'eut pas la moindre
< Livre 11, cap. viii.
défiance que la promesse de Dieu ne dût s'accomplir ; il se fortifia par la foi , rendant gloire à Dieu , pleinement persuadé qu'il est tout-puissant pour faire ce qu'il a promis. C'est pour cette raison que sa foi lui a été imputée à justice '. » Origèue amplifie de même l'humble et prompte obéissance de ce saint patriarche, dans une chose aussi affligeante et aussi douloureuse que le sacrifice de son fils unique, par toutes les circonstances du fait et des personnes.
Mais pour montrer ici plus évidemment ce que peut l'amplification en ce genre, j'en rapporterai en cet endroit un bel exemple de Sénèque , lorsqu'il relève cette parole du philosophe Stilpon : « Je porte avec moi tout mon bien ^ ; » et qu'il l'amplifie , après avoir exposé le fait, en cette manière : ,« Démétrius, surnommé Poliorcète, ayant pris la ville de Mégare, demanda au philosophe Stilpon s'il n'avait rien perdu. « Rien du tout, répondit-il, je porte tous mes biens avec moi. » Cependant son patrimoine avait été pillé, l'ennemi avait enlevé ses filles ^, sa patrie était tombée au pouvoir d'un nouveau maître, et il se voyait interrogé par un roi entouré d'une armée victorieuse. Mais le philosophe lui ravit son triomphe; malgré la prise de sa ville, il lui montra qu'il ne se tenait point pour vaincu, et qu'il n'avait même souffert aucun dommage. Il possédait en effet les vrais biens sur lesquels on ne peut mettre la main;. quant à ceux qui avaient été dissipés et pillés, il ne les regardait pas comme siens, mais comme étrangers et soumis aux caprices de la fortune; c'est pourquoi il ne s'y était point attaché, comme s'ils lui eussent appartenu ; iil sentait que la possession des choses extérieures est incertaine et sujette à nous
• Non iiifirmatus est lide^ nec consideravit corpus suum emortuum, cûin jàm l'erè cenlum esset annorunij et emortuam vulvam Saree; iu reprouiissione etiani Dei non hœ^itavit diiïidenlià. sed confortatus est fide, dans gloriam Deo, plenissimè sciens quia quaecumque promisit, potens est et facere ; ideù et repulaliim est illi ad justitiam. Hom., iv, 19. ^^ Omnia mecum porlo. — Bias avait dit ce mot 2u0 ans auparavant.
' Sénèque avait une fausse idée du véritable sage lorsqu'il loue Slil;ion de son imensibilité sur le sort de ses filles. C'est précisément une des choses que saint Paul reproche à ces prétendus sages, d'être sans affection, sine offeciione. (Le trad.)