‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 166 sur 347 · LIVRE IV, CHAPITRE m · texte numérisé non relu

LIVRE IV, CHAPITRE m

échapper.; Un voleur, uii calomniateur, un voisin puissant, ou quelques-uns de ces riches qui exercent l'empire que donne une vieillesse sans enfants sur ceux dont la cupidité dévore déjà leur héritage, auraient-ils donc pu faire injure à un homme à qui la guerre et un ennemi habile dans l'art de prendre et de détruire les villes, n'avaient pu rien ûter? Au milieu des épées étincelant de toutes parts, au milieu du tumulte des soldats occupés du pillage, au milieu de la flamme et du sang, et du désastre d'une ville saccagée, au milieu du fracas causé par la chute des temples qui s'écroulaient sur leurs dieux, un seul homme jouissait de la paix. Ne m'accusez donc pas de vous avoir fait une promesse téméraire : si vous ne m'en croyez pas, je vous offre un garant. A peine pouvez-vous imaginer qu'un homme soit capable d'autant de fermeté et de grandeur d'àme. Si quelqu'un venait vous dire : Vous ne devez pas douter que l'homme ne puisse s'élever audessus des choses humaines, qu'il ne puisse envisager avec tranquilhté la douleur, ^les accidents, les blessures, les plaies, les grands mouvements qui se passent autour de lui; qu'il ne soit capable de supporter l'adversité paisiblement , et la prospérité avec modération; que sans céder à l'une et sans se fier à l'autre, il ne puisse être toujours le même dans les positions les plus diverses , et ne regarder à lui que comme lui-même , et cela par la partie qui le rend meilleur... me voici prêt à vous prouver que par les ordres de ce grand destructeur de villes, les remparts peuvent être renversés jà grands coups de béher, que les tours les plus hautes sont forcées de s'écrouler dans les cavités creusées secrètement audessous d'elles, que des machines peuvent monter au niveau des remparts les plus élevés; mais qu'il n'est point de machines capables d'cbranler une àme bien affermie.\Je me suis échappé au travers des décombres de ma maison et des embrasements qui brillaient de toutes parts; j'ai évité les flammes en traversant des flots de sang : quant au sort de mes filles, quelle que soit leur destinée , je ne sais s'il est plus déplorable que celui de tout le monde. Pour moi, tout seul et plus âgé, quoique entouré d'ennemis, je déclare que j'ai sauvé tout mon bien, j'ai tout ce que j'ai pu posséder. Ne me regardez pas comme vaincu, ni vous comme

â72 RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.

mon vainqueur; votre fortune a triomphé de la mienne. J'ignore ce que sont devenus ces biens périssables et sujets à changer de maître; pour ceux qui m'appartiennent, ils sont et seront toujours avec moi. Les riches ont perdu leurs possessions; les débauchés ont perdu les objets de leurs amours, ces courtisanes qu'ils entretenaient au mépris de toute pudeur; les ambitieux ont perdu leurs tribunaux et les places où se tiennent les assemblées du peuple, et tous les lieux où ils exerçaient publiquement leurs vices; les usuriers ont perdu les registres à la vue desquels leur avarice, aveugle dans sa joie, s'applaudit de ses richesses imaginaires : pour moi, j'ai conservé tous mes biens, sans qu'ils aient souflért la moindre diminution. , Adressez-vous donc à ceux qui se lamentent et qui pleurent, qui, pour défendre leur argent, présentent leur corps nu au glaive du vainqueur, et qui fuient l'ennemi en cachant ce qu'ils peuvent dans leur sein. Soyez donc persuadé, Sérénus, que l'homme sage ou perfectionné qui s'est rempli des vertus divines et humaines, n'a rien à perdre : ses biens sont entourés de remparts indestructibles. Ne leur comparez ni les murs de Babylone, dans lesquels Alexandre a pénétré, ni les remparts de Cartbage ou de Numance, dont un même homme s'est rendu maître, ni le Capitole, la citadelle de Rome, sur laquelle on voit encore les traces des ennemis. Les défenses qui mettent le sage à couvert ne sont point exposées à la flamme ou aux incursions; elles n'offrent aucun passage, elles sont inattaquables, elles s'élèvent jusqu'aux dieux. Ne dites pas, à votre ordinaire, que notre sage tel que je viens de le décrire ne se trouve nulle part. Cet ornement de l'esprit humain n'est point une fiction , nous ne nous fabriquons pas une image sublime d'un être qui n'existe point; mais nous prouvons son existence, nous l'avons montré et nous le montrerons. Peut-être ne le trouve-t-on que rarement et dans l'intervalle de plusieurs siècles : les grands phénomènes et tout ce qui s'éloigne de la marche ordinaire et commune des choses, ne se font point voir fréquemment. » (Sénèque '.) J'ai voulu rapporter cet exemple de Sénèque, afin que le prédi-

1 De Const., y, vi el vu.

Page 1