LIVRE IV, CHAPITRE IV
bois : si donc « le feu s'embrase dans la forêt selon qu'il y a du bois ', » comme dit le Sage, il est sans doute plus à propos de ne choisir que peu de points et de les traiter amplement et avec ordre dans toute leur étendue, que d'en parcourir légèrement plusieurs d'un style sec et stérile.
Il faut en second lieu bien se garder, dans l'explication de l'évangile, de forcer le sens de l'Écriture, comme font plusieurs qui l'altèrent et le falsifient, ou y donnent de violentes contorsions; il faut avoir soin de prendre toujours celui qu'elle présente d'ellemême à l'esprit lorsqu'on s'applique à la lire avec une soigneuse attention, préférer toujours ce qui peut le plus régler les mœurs, reprendre et corriger les vices, et renoncer à toutes les vaines subtilités d'esprit et à tout ce qui flatte la curiosité des hommes.
Au reste, le prédicateur doit s'efforcer surtout, lorsqu'il rapporte des passages et des sentences du texte sacré, de les i^claircir et de les confirmer par d'autres endroits des saintes Ecritures et par des témoignages des saints Pères ; car, comme dit saint Jérôme, « le discours d'un prêtre, d'un ministre de l'Église, doit être assaisonné du sel des saintes Écritures. » Or je trouve trois choses à observer dans les passages qu'on doit en rapporter. La première est qu'il y a quelque mesure à garder dans l'emploi de ces passages, de ne pas prendre sans examen tout ce qui se présente d^lDord à l'esprit, mais de choisir toujours le sens le moins trivial et le plus avantageux pour l'effet qu'on s'est proposé. La seconde est de ne point reyêtir sans nécessité d'une foule de passages et de témoignages une chose évidente par elle-même ou déjà suffisamment prouvée, comme il arrive à plusieurs de le faire par ostentation de leur mémoire ou de leur science, plutôt que par aucune sorte d'utilité. La troisième enfin, c'est d'avoir soin, dans- l'interprétation des sentences que nous rapportons de l'Écriture ou des Pères , non-seulement d'en conserver le sens fidèlement , mais encore de l'exprimer si bien avec toute la grâce §t, toute la propriété de norfëTT^nS'^^^ qu'elle^ semblent en être nées plutôt que traduites du latin. Il y eu a beaucoup qui pèchent contre cette
1 Secuudùm ligna sylvce, sic ignis exardescit. Eccli., xxviii, 12.
règle; quelques-nns traduisent le latin de telle sorte qu'ils en conservent le tour et la phrase en leur langue même, et ôtent ainsi toute la grâce et toute la beauté des sentences et des meilleures pensées ; car chaque langue ayant ses propriétés, c'est-à-dire ses tours, ses expressions et ses manières de parler, il faut qu'un interprète habile qui traduit le latin, en change la propriété en celle de l'autre langue en laquelle il le traduit, en sorte qu'il ne rende pas seulement sens pour sens^ mais que la grâce et la beauté de l'expression ne soient pas moins grandes dans la version que dans le latin même, 11 y en a d'autres qui, pour éviter ce vice, font les rhétoriciens mal à propos, et qui, pour trop s'étendre en paroles, ne conservent ni la force, ni le poids, ni même le vrai sens des passages et des sentences qu'ils rapportent.
Au reste, pour dire ici quelque chose de l'élocution , c'est une règle et une méthode très-bonne pour expliquer nettement plusieurs jîoints de l'évangile, que de les réduire et proposer en forme de doutes ou de questions. Si, par exemple, il s'agit d'expliquer l'évangile sur l'officier de la cour qui demandait la guérison de son fils malade à Capharnaiim, on peut d'abord demander pourquoi le Seigneur le reprend d'infidélité, puisque la prière même qu'il lui faisait de venir chez lui pour guérir son fds, semblait marquer assez qu'il avait la foi ; car il ne lui aurait pas fait cette demande s'il n'avait pas cru qu'il était le Sauveur ; ensuite pourquoi il ne dit rien de semblable au prince de la synagogue qui lui demandait de même la santé pour sa fille, et qu'au contraire il s'en alla aussitôt avec lui ; et dans le chemin, voyant que sa foi était chancelante, il l'aflermit avec beaucoup de bonté, au lieu qu'il reprit fortement cet officier de cour comme manquant de foi, et ne voulut point aller avec lui ; enfin pourquoi le Seigneur, de son propre mouvement et sans en être prié , voulut aller en la maison du centenier qui lui demandait la santé de son serviteur, et ne voulut pas venir en celle de ce seigneur de la cour, en étant instamment prié. Chacune de ces questions doit être proposée avec les raisons du doute qu'elle renferme. On doit y joindre ensuite la réponse, l'établir, la prouver et la tourner au profit et à l'utilité des auditeurs.