‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 182 sur 347 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Remarques générales sur l'élocutioa.

« Nous allons à présent traiter, dit Quintilieii, de l'élocution, qui est de toutes les parties du discours la plus difficile , au jugement même des orateurs. En effet, Antoine n'a pas fait difficulté de dire qu'il avait vu beaucoup de gens diserts , mais pas un qui fût éloquent; ajoutant que,(^pour être disert, il suffit de dire sur une matière ce qu'il faut en dire ; mais que pour être véritablement éloquent, il faut en parler avec toutes les grâces et tous les ornements convenables ^) Que si cette qualité ne s'est trouvée en aucun orateur jusqu'à lui, ni même en lui ni en L. Crassus, il est constant qu'elle ne leur a manqué , et à ceux qui ont été avant eux, que parce qu'elle est très-difficile à acquérir. Cicéron dit aussi que de savoir inventer les choses et de les arranger, c'est le fait d'un homme sensé ; mais que de savoir les exprimer est le propre de l'orateur. C'est pourquoi il s'est particulièrement étudié à bien enseigner cette partie de la rhétorique ; et le seul nom d'éloquence fait assez voir combien il a eu raison ; car être éloquent n'est autre chose, à proprement parler, que de pouvoir produire au dehors toutes ses conceptions, toutes ses pensées, et les communiquer pleinement aux autres, sans quoi tous les préceptes que nous avons donnés jusqu'ici sont inutiles, et semblables à une épée qui ne sort point du fourreau. Yoilà donc ce qu'il faut apprendre particulièrement; voilà ce qui doit être l'objet de nos soins, de nos exercices, de notre imitation ; voilà ce qui peut nous occuper toute la vie ; voilà enfin ce qui fait qu'un orateur l'emporte sur un autre orateur, et qu'un discours vaut mieux qu'un autre discours. Car il ne faut pas croire que les Asiatiques, ni les autres peuples dont le style est corrompu, n'aient rien entendu à l'invention ou à l'arrangement des choses, ni que ceux que nous traitons d'orateurs maigres et secs, aient été dépourvus de sens et de raison; mais les premiers n'ont eu ni goût ni modération dans le style , et les seconds ont manqué de force.

« 11 ne s'ensuit pas néanmoins qu'il faille penser uniquement aux mots, car il est temps de prévenir les personnes qui voudraient abuser de ce que je viens de dire. Il faut les arrêter tout court, et me déclarer contre ces gens qui se consument vainement à agencer des paroles, sans se mettre en peine des choses, qui sont pourtant les nerfs du discours ; ce qu'ils font sans doute pour donner à leur style plus d'élégance et de beauté, qualité charmante, selon moi, quand elle est naturelle, mais non quand elle est affectée.

« Ne voyons-nous pas que les corps de nos athlètes, que l'exercice a fortifiés et qui nous frappent par un air de santé, tirent leur beauté des mêmes choses dont ils tirent leur force? Ils sont vermeils, fermes, déliés, n'ayant ni trop de chair ni trop peu. Mais que des athlètes se .montrent à nous, peints de vermillon, fardés et parés comme des femmes, ils nous déplairont par la peine même qu'ils auront prise pour nous plaire. Il y a un vers grec qui dit qu'un ajustement honnête et superbe donne aux hommes de la dignité; mais une parure pleine d'afféterie, où régnent le luxe et la mollesse, découvre la corruption du cœur et n'ajoute rien à la beauté du corps. Il en est de même de ce style si léger et si délié dont quelques-uns se servent. Les choses qu'ils expriment et qui en sont pour ainsi dire revêtues, se trouvent comme énervées et affaiblies. Je veux) donc ^ue l'on pense aux mots, mais que l'on soit beaucoup plus occupé des choses^ car d'ordinaire les meilleures expressions tiennent aux choses mêmes, et se découvrent à nous par leur propre lumière. Cependant nous les cherchons comme si elles se cachaient toujours et qu'elles voulussent se dérober k nos yeux; nous ne croyons jamais que ce qu'il faut dire soit sous notre main. Nous le tirons de loin, et nous faisons violence à notre génie. L'éloquence demande un esprit plus mâle, et lorsqu'elle est saine et vigoureuse, il ne lui faut point tant de frisure ni de façon. Souvent même il arrive que cet extrême soin nuit au discours, par la raison quejles termes qui plaisent le plus aux esprits droits et sensés, ne sont nullement recherchés, mais simplesAcomme est le langage de la vérité. Ces mots qui montrent la peine qu'on a eue à les trouver, et où l'on veut avoir la gloire de l'invention, n'ont pas toujours la grâce qu'ils affectent, et ne

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