LIVRE V, CHAPITRE I
laissent rien de solide à l'esprit, parce qu'ils offusquent les pensées, semblables à ces mauvaises herbes qui étouffent le bon grain. En effet, plus amoureux des mots que des choses, nous enveloppons dans un grand circuit de paroles ce qui pourrait se dire tout simplement ; nous redisons ce qu'il suffirait d'avoir dit une fois ; nous chargeons de plusieurs termes ce qu'un seul ferait suffisamment entendre, et nous croyons qu'il vaut mieux insinuer adroitement les choses que de les dire ouvertement; bien plus, un mot qui n'est que propre déplaît aujourd'hui, rien ne nous paraissant beau de ce qu'un autre eût dit comme nous. Les poètes les moins naturels, les plus guindés, sont ceux de qui nous empruntons des métaphores et des figures; et nous pensons avoir mis bien de l'esprit dans nos pièces, quand il en faut beaucoup pour nous entendre.
« Cependant Cicéron avait déclaré assez nettement que le plus grand vice qu'un discours puisse avoir, c'est de trop s'éloigner de la manière ordinaire de penser et de parler. Mais Cicéron n'y entendait rien; c'était un auteur dur et barbare auprès de nous, qui n'aimons rien de ce que la nature a dicté. Nous voulons, je ne dis pas des ornements, mais des délicatesses et des raffinements, comme si les mots pouvaient avoir quelque beauté quand ils ne conviennent point aux choses.
« Loin d'approuver un choix si scrupuleux, je tiens, pour moi, que le fruit de nos études est perdu s'il faut toujours se donner tant de peine pour arranger des mots, ou pour faire qu'ils soient propres, clairs et ornés. -"Voilà néanmoins le grand objet de la plupart de nos orateurs. Chaque mot les arrête, uniquement occupés ou à le chercher, ou à le mesurer et à le peser, quand ils ont tant fait que de le trouver. Dussent-ils en retirer cet avantage, de n'user jamais que de plus belles expressions, je les trouverais encore fort à plaindre, et je hais bienfun tel tourment) qui est toujours pour eux un obstacle à la rapidité de l'action, et qui j éteint tout le feii derimagination(par des pauses involontaires et par la défiance où ils sont tontinuellement (d'eux-mêmes; car tout orateur est bien misérable, qui ne peut se résoudre à perdre un seul mot.^ ^Mais ce mot si cher n'échappera pas même à']quiconque s'y pren-
dra comme il faut; je veux dire àicelui qui/ premièrement se sera étudié à connaître le beau langage; qui ensuite, (à force de lire les bons écrivains , aura fait une ample provision de toute sorte de mots; qui aura appris l'art de les lier, de les arranger,(et qulyenfin, par un continuel exercice, se sera bien fortifié en tout cela, afin de l'avoir toujours en son pouvoir\et comme sous la main.
/« Un orateur qui sera ainsi préparé, du même coup d'œil qu'il verra les choses, verra aussi les expressions qui leur conviennent. ) Mais pour y parvenir, il faut avoir bien étudié, et s'être fait un certain fonds qui soit comme en réserve, pour ne jamais manquer au besoin ;/ car ce soin inquiet de chercher, d'examiner, de comparer, il faut le prendre en apprenant, non en parlant. jAutrement il arrive à ces orateurs qui n'ont pas assez i^ultivé|leur'esprit,\leur
\^talentj la même chose que nous voyons arriver à ceux qui ne se sont jamais mis en peine d'amasser du bien. Les uns et les autres se trouvent dans la suite fort dénués, et montrent leur indigence.
(Mais si nous avons la prévoyance de nous faire un fonds pour la nécessité, nous le trouverons. Les mots, sans attendre que nous les cherchions, s'offriront d'eux-mêmes, comme s'ils étaient liés à la pensée^ et suivront de la même manière que l'ombre suit le corps. Encore cette prévoyance, ce soin-là même dont je parle, doit-il avoir ses bornes; car, (lorsque les mots sont autorisés par l'usage, purs, ornés, significatifs, et qu'ils cadrent bien ensemble, que nous faut-il de plus?;Cependant il y a des gens qui ne sauraient mettre fin à l'injuste critique qu'ils exercent contre euxrjàêmes, et qui pèsent jusqu'à leurs syllabes. Ont-ils trouvé les ternies les plus heureux, ils en veulent d'autres qui sentent plus l'antiquité ou qui soient plus figurés, plus singuliers. Ils ne voient pas qu'un discours est bien vide de sens quand on se récrie tant sur l'expression.
« Pour conclusion, je veux qu'on ait un fort grand soin de i'élocution, pourvu qu'on sache qu(il ne faut rien faire pour les mots, les mots ayant été inventés pour les choses!)^D'où il suit que les plus propres à exprimer nos pensées, et à produire dans l'esprit de l'auditeur l'efTet que nous souhaitons, sont aussi les meilleurs K»
' Quintil., de Instit. orat., lib. VIII.