LIVRE V, CHAPITRE VI, § I
et presque téméraires ,\ en donnant de l'àme et du sentiment aux choses les plus insensibles^ comme fait Virgile quand il dit :
Contre son pout l'Araxe écuinant de courroux •;
et éomme fait Cicéron dans cet endroit du discours pour Lir/arius : « Je vous prie , Tubéron , à qui en voulait votre épée dans les champs de PharsaIe?)contre qui tournait-elle sa pointe et sa fureur? quel était son but, son intention -? »f\lrg-ile use quelquefois d'une double métaphore, par exemple dans ce vers :
Qui d'un mortel poison savait armer le fer ''; ]
car un fer armé est une métaphore, et armé de poison en est une autre ^.... »
On trouve souvent de ces métaphores hardies dans les Livres sacrés, à cause de la grandeur des choses qu'ils renferment, comme celles-ci : « Les fleuves frapperont des mains, les montagnes tressailliront de joie à la présence da Seigneur, parce qu'il vient juger la terre. Tous les arbres des forêts tressailliront à sa présence,
parce qu'il vient ^ » C'est aussi ce que la grandeur du tujet,
savoir, le mystère de l'incarnation, semblait exiger, comme /le Seigneur le marque assez^j lui-même , lorsqu'il dit à ses diecipleè : « Je vous déclare que si ceux-ci se taisentQes pierres mêmes crieront '^. » \
[u II n'y a rien dans la nature dont le nom ne puisse se revêtir d'une idée différente :ïen effet, tout objet dont on peut tirer une comparaison (et tout sans exception en offre les moyens), fournit une expression figurée, qui, à l'aide de cette comparaison,; présente la pensée sous un aspect plus lumineux."',
1 Pontem iudignatus Araxes.
* Quid enim tuus ille, Tubero, destrictus in acie pharsalica gladius agebat? cujus latus ille mucro petebat? qui sensus erat armorum tuorum?
^ Ferrumque armare veneno.
'* Quint.
s Flumina plaudent manu, simul montes exuliabunt à conspectu Domiui,
quoniam venit judicare terram Exultabunt omuia ligna sylvarum à facie
Domini, quia venit. Ps. xcvn, 8, et xcv, 12.
'^ Dico vobis quia si lii tacuerint, lapides clamabunt. Luc-, xix, 40.
« 11 faut éviter dans les métaphores toute comparaison inexacte, comme celle-ci d'Ennius : L'arche immense des cieux. Le poëte eut beau rapporter, dit-on, une sphère sur le théâtre; une sphère ne ressemble pas à une arche. La métaphore suivante est plus juste :
« Vis, hâte-toi, saisis ce rayon de lumière; C'est le dernier ' ! »
« Le poëte ne dit pas reçois , pimds : ces mots sembleraient annoncer l'espoir de vivre plus longtemps; il dit saisis, ce qui s'accorde mieux avec cette expression : hâle-toi. Gardons-nous aussi de tirer les métaphores de trop loin. Je dirais plus volontiers recueil de sa fortune que le syrte de sa fortune, un gouffre de dépenses qu'»n charyhde de dépenses. L'intelligence saisit plus aisément les objets qui ont frappé notre vue, que ceux dont nous avons seulement ouï parler. Comme le principal mérite des métaphores est de frapper les sens, bannissons avec le même soin toute comparaison qui fixerait sur des images ignobles l'indignation de l'auditeur. Je ne veux pas qu'on dise que Glaucia est l'excrément du sénat; la comparaison peut être juste, mais l'idée qu'elle présente est dégoûtante. Je ne veux pas non plus que l'expression soit au-dessus ou au-dessous de l'idée : ne disons, ni la tempête de la débauche, ce serait trop dire ; ni la débauche de la tempête , ce serait trop peu. C'est aussi un défaut que d'employer un mot figuré plus faible que l'expression simple.
ft Craignez-vous que la métaphore ne paraisse forcée, un correctif peut suffire pour la faire passer. Par exemple, si quelqu'un se fût avisé de dire autrefois que la mort de ('aton laissait le sénat orphelin, l'expression eût peut-être paru dure et hasardée : on l'adoucirait en ajoutant pour ainsi direlha métaphore doit montrer, par une réserve timide, que la place empruntée qu'elle occupe n'est pas une usurpation }, une conquête arrachée par la violence, I mais un don volontaire, sune concession libre et sans contrainte 2. »
t Vive, Ulysses, dùm licet.
Oculis postremum lumen radiatum rapc.
' Cicer.