LIVRE V, CHAPITRE VI, § VI
soin que de se nourrir eux-mêmes. Ce sont des nuées sans eau que le vent emporte çà et là, des arbres dont le fruit ne mûrit point, des arbres stériles , doublement morts et déracinés ; ce sont des vagues furieuses d'une mer en courroux, d'où, comme une sale écume, sortent leurs infamies ; des étoiles errantes auxquelles une tempête noire et ténébreuse est réservée pour l'éternité ' . »
§ VI
De la catachrèse.
Cette figure (en latin abmio), qu'on peut fort bien appeler l'usage du nom d'une chose pour une autre qui en manque , isert à appliquer aux choses qui n'ont point de nom propre, celui de quelque autrelqui en approche le plus. Par exemple, on donne à celui qui a tué^sa mère, ou fea sœur, ou son frère, le nom de parricide, parce qu'il n'y a rien qui approche plus d'un parricide que celui qui tue son frère ou sa sœur, pour lequel notre langue n'a point de nom propre.
La catachrèse ressemble beaucoup à la métaphore ; mais elle en diffère en ce qu'elle applique à une chose sans nom le nom d'une autre qui en approche, au lieu que la métaphore donne un nom étranger aux choses mêmes qui ont leur nom propre, pourvu que dans l'application de l'un pour l'autre il y ait quelque ressemblance ou comparaison, de quelque part qu'elle vienne. Qu'y a-t-il, par exemple, de plus différent qu'un arbre d'une république ? et cependant on dit par métaphore qu'une répubhque est florissante, en transportant ce nom florissant d'un arbre à une république ; ce qui montre que ces deux figures ont véritablement beaucoup de ressemblance , mais ne laissent pas pour cela d'être différentes l'une de l'autre.
' Hi sunt in epulis suis macul8e,convivantes sine timoré, semetipsos pascentes, nubes sine aquà quae à veutis circumferuntur, arbores autuninales, iufructuosae, bis mortufe, eradicatae^ fluctus feri myris, (iespumanles suas confusioneS; sidéra erraiilia quibus procella tenebrarum scrvata est in aelernuin. Jud. 12.
De l'allésorie.
Toutes les figures que nous avons expliquées jusqu'ici, soit qu'on y emploie des termes métaphoriques, soit qu'on y change des mots propres en d'autres qui sont propres aussi, mais qui dans la liaison du discours présentent à l'esprit un autre sens que celui qu'on leur donne dans l'usage ordinaire; toutes ces figures, dis-je, peuvent se rapporter à la métaphore, mais plus particulièrement encore àrallég orie, comme Cicéron le marque expressément par ces paroles : « Deja métaphore naît l'allégorie, qui ne consiste pas dans un mot figuré, mais ^ans une suite de mots de ce genre, qui semblent présenter une idée, et en font comprendi'e une autre. Ainsi : \
Je ne veux pas deux fois contre le même écueil, De la flotte des Grecs faire échouer l'orgueil *.
« Ou bien encore :
( En vain ton cœur frémit et se laisse emporter, \ Le frein puissant des lois suffit pour te dompter 2. j
« Cette figure , par laquelle on dit une chose pour en faire entendre une autre, est d'une grande beauté dans le discours ; mais il faut prendre soin qu'elle ne soit ni obscure ni embarrassée" et se souvenir que l'allégorie poussée trop loin dégénère en énigme ; ce qui est un vice, puisque c'est une perfection que d'être clair et intelligible.
« Quoique les orateurs emploient souvent l'allégorie, il est rare qu'elle soit chez eux pure et entière ; d'ordinaire, pour la rendre plus claire, ils y mêlent des expressions qui sont prises dans le sens propre. Elle est pure dans ces paroles de Cicéron :.« Une chose que
* Neque me patiar iterùm ad unum scopulum et telum classem Achivum offendere.
* Erras, erras ; nam exsultanteui te, et praefidentem tibi répriment validœ legum habenœ, alque imperii insistant jugo.