LIVRE V, CHAPITRE VI,' 5> X
maux de la ville assiégée ; et celle di' héritage du Seigneur^ qu'elle met au lieu du uom propre de cette ville, a la force d'un argument, et d'un argument même très-fort et très-pressant.
On voit par cet exemple qu'à quelque usage qu'on emploie les topiques, les paroles et les expressions figurées servent beaucoup au but qu'on se propose. (Comme la comparaison ou la ressemblance est du nombre de ces sources de preuves, ' qu'elle est d'ailleurs très-avantageuse, soit pour prouver, soit pour amplifier, soit pour exposer une chose agréablement et la mettre devant les yeux,,''il suit de là nécessairement que la métaphore, comparaison abrégée, est aussi très-propre \ à tous ces mêmes usages, et qu'ainsi elle doit tenir le premier rang entre toutes les autres sortes d'expressions figurées.
Il faut aussi considérer que l'avantage de ces figures ne consiste pas seulement dans l'ornement qu'on donne par elles plus facilement au discours, mais encore dans la lumière qu'on en tire pour l'intelhgence des livres des saints prophètes, qui sont tous remplis d'expressions figurées ; car si l'on veut observer avec soin les manières de parler dont ils se servent, on trouvera qu'elles sont nonseulement métaphoriques et allégoriques, mais encore diversifiées par les autres sortes de figures, et qu'ils prennent tantôt l'effet pour la cause, ou la cause pour l'effet; tantôt le tout pour la partie, ou la partie pour le tout ; tantôt le nom propre pour un terme commun, ou un terme commun pour le mot propre; tantôt enfin l'instrument pour l'ouvrage, ou ce qui est joint à un sujet pour le sujet même. Tel est cet endroit de Jérémie : « Demandez et voyez si ce sont les hommes qui enfantent. Pourquoi donc vois-je maintenant les hommes qui se tiennent les mains sur les reins, comme une femme qui est dans les douleurs de l'enfantement ^ ? » Il représente l'effroyable désolation dont les Juifs étaient menacés par les funestes suites qu'ils en souffriraient. Il en est de même de cet autre endroit du prophète : « Faites venir les femmes qui pleurent les morts ; envoyez à celles qui y sont les plus habiles, et
^ Interrogate et videte si générât masculus; quarè ergô vidi omnis viri manum super lumbum suum, quasi parturientis? /er., xxx, 6.
qu'elles se hâtent de pleurer sur nous avec des cris lamentables '; » car il veut montrer par ces signes la grandeur des maux qui doivent fondre sur ce peuple. Lorsque le prophète Amos^ exposant la cruauté des riches, dit : « Ils étaient insensibles à l'affliction de Joseph -, » il met le nom propre de Joseph pour le nom commun des pauvres et des affligés, par allusion à ce que ce saint patriarche a souffert de la dureté de ses frères, comme l'explique saint Augustin ^, qui relève beaucoup cette expression du Prophète. Mais quand saint Paul dit : « Ne souffrez point que le péché règne dans votre corps mortel, en lui oliéissant pour suivre les désirs déréglés de votre chair ^, » il met l'efTet pour la cause du péché , qui est la concupiscence, c'est-à-dire les désirs déréglés de la chair, d'où naissent les péchés. Et lorsque le même saint Apôtre dit que « les hommes sont justifiés par la foi en Jésus-Christ ^ , » il prend la principale partie pour le tout, parce que la foi est le fondement de toutes les autres choses nécessaires à la justification et pour lesquelles elle est mise.
Au reste, nous exphquerons en son lieu comment les prédicateurs peuvent se faire une abondante provision de beaux termes et d'expressions choisies, pleines et majestueuses, où l'on voit briller les ornements qui se trouvent dans ces diverses manières de changer le sens propre des mots en des sens figurés.