LIVRE V, CHAPITRE XIII, § IV
de celle que nous mettons avec les figures de pensée : celle-ci consiste à répartir certains attributs entre plusieurs personnes ou plusieurs choses.
Saint Cyprien, dans son traité De ceux qui étaient tombés pendant la persécution, parlant de la corruption des mœurs de son temps, emploie ainsi cette figure : « Il n'y aveit plus de vraie piété dans les prêtres, plus de foi vive dans les ministres, plus de charité parmi les chrétiens, plus de sage conduite dans leurs mœurs. Les hommes se peignaient la barbe, les femmes se fardaient le visage, et l'on corrompait ainsi l'ouvrage de Dieu par ces déguisements affectés. On usait de fraude et d'artifice, et l'on ne cherchait qu'à se surprendre l'un l'autre. On se mariait avec les infidèles , et l'on prostituait aux païens les membres de Jésus-Christ. On méprisait insolemment les prélats; on s'entre- déchirait par des médisances envenimées, et l'on nourrissait les uns contre les autres des haines opiniâtres ' . »
C'est de même que le prophète Ézéchiel, au chapitre xxn, décrit les crimes et les abominations qui se commettaient de son temps, et qu'il représente la corruption et le dérèglement des mœurs dans tous les états; et l'Apôtre, dans le cinquième et le sixième chapitre de son Épttre aux Fphésiens,[se sert du même style pour exhorter toutes soHês^de personnes de divers états, c'est-à-dire; ceux qui sont mariés, les hommes, les femmes, les enfants, les pères et les mères, les maîtres et les serviteurs, à se rendre mutuellement les devoirs qui sont dus à chacun selon sa conditiony Plût à Dieu que les prédicateurs en usassent aujourd'hui de même très-souvent, en sorte que chacun apprît de leur bouche quels sont ses devoirs envers les autres, et comment il doit s'en acquitter dans Fétat où il a plu à Dieu de l'engager.
Et cette espèce de distribution dont on se sert souvent dans la
1 Nou iu sacerdoUbus religio devota; non in ministris fides intégra, non in operibus misericordia, non in moribus disciplina; corrupta barba in viris, in fœminis forma fucata; ad decipienda corda simpliciuni callidse fraudes; circuuaveniendis fratribus subdolae voluutates. Jungeie cum infidelibus vinculum matrimonii, prostituere gentilibus inembra Christi; prgeposiîos superbo tumore contemnere, venenato sibi ore malodicere, odiis pertinacibus invicem dissidere.
description, n'est pas sans élégance non plus que l'autre. Aussi saint Cyprien les joint toutes deux dans la peinture qu'il fait des tribunaux païens : « Les vices y régnent de toute part, et y répandent leur pernicieux venin par d'adroites fourberies déguisées sous toute sorte de formes. Celui-ci suppose un testament; cet autre falsifie un acte public; ici l'on arrache aux enfants la succession de leiu' père ; là des étrangers sont mis à la place des héritiers légitimes; les uns y sont trahis par des ennemis secrets, les autres décriés par des calomniateurs, et d'autres accablés par de faux témoins et par des bouches vénales prostituées au mensonge *. »
Du raisonnement figuré.
La figure appelée raisonnement [rqtioçinatio] est de deux sortes : l'une est celle dont il a déjà été parlé et qui sert à l'amplification; l'autre, que nous mettons ici au nombre des figures de pensée, est fort semblable à la subjection ou réponse à soi-même , qui vient d'être expliquée plus haut ; si ce n'est que la subjection a lieu entre les formes des arguments, à cause qu'elle fait comme un dénombrement de toutes les parties, par des interrogations, pour arriver à celle où l'on tend; mais le raisonnement dont nous parlons présentement, n'a aucune liaison nécessaire avec le dénombrement des parties, quoique les interrogations et les réponses dans lesquelles il consiste, lui en donnent quelque apparence; car, par cette figure du raisonnement, nous nous demandons compte à nousmêmes de chaque chose que nous disons. En voici un exemple : / « C'est une loi que nos ancêtres ont sagement établie, de ne jamais l ôter la vie à un roi qu'on fait prisonnier à la guerre. Pourquoi? ' Parce qu'il semble que ce soit une injustice que de faire servir
* Flagrant ubique delicta, et passim multiformi génère peccandi per improbas mentes nocens virus opcralur. Hic testamentum subjicit, ille falsum capital! fraude conscribit. Hic arceutur bceredilatibus liberi; illic boois donantur alieni. Inimicus in^imulat : calunmiator impuguat : testis infamat, utrobique grassalur in mcndacium criminuta proslitutae vocis venalis audacia. I Ep. ad Donat.
LIVUE V, CHAPITRE XIII, § V. 371
l'avantage dont la fortune nous a favorisés, au supplice de ceux [ que cette même fortune avait un peu auparavant élevés à une ; très-haute dignité. Mais s'il a osé marcher à la tète d'une armée contre nous? C'est de quoi je ne me souviens plus. D'où vient un tel oubli ? Il vient de ce que c'est le propre d'un homme vraiment généreux de regarder ceux qui lui disputent la victoire les armes à la main comme ses ennemis, et ceux cj[u'il a vaincus comme des , hommes qu'il doit trailer humainement, afin que, comme il détruit la guerre par sa valeur, il établisse aussi la paix par sa bontc.^ Mais si ce roi était demeuré vainqueur, en aurait-il usé de même? Non sans doute, il n'aurait pas été aussi sage ni aussi modéré. Pourquoi donc l'épargnez-vous ainsi? Parce que c'est ma coutume de mépriser une telle folie, et non de l'imiter. »
Cette figure sert à rendre l'esprit de l'auditeur attentif, nonseulement par l'agrément qu'elle répand dans le discours, mais par l'attente même des raisons qu'elle suspend. On voit assez par l'exemple que nous avons rapporté comment chacun peut s'interroger et se répondre à soi-même. Cette figure est très-utile pour la prédication, en ce qu'elle est comme une espèce de dialogue qui fait que les esprits des auditeurs, au lieu d'être fatigués, comme il arrive quelquefois, à suivre le fil d'un discours impétueux, se trouvent agréablement soulagés par cette variété. Elle réveille môme de plus en plus leur attention, lorscpi'entendant les doutes et les difficultés que le prédicateur se propose à lui-même, ils sont comme contraints d'entrer avec lui dans les mêmes doutes, et d'en attendre la réponse avec quelque sorte d'avidité, se laissant ainsi attirer et gagner par l'agrément de cette variété de demandes et de réponses. D'ailleurs la diversité des tons que l'on prend dans la prononciation, et les difïérentes inflexions de voix, occupent agréablement l'attention des auditeurs; en sorte qu'entre plusieurs autres avantages de ce raisonnement figuré, ce n'est pas un des moins considérables que cette grande variété dans la prononciation, aussi bien que dans les choses mêmes, qui paraissent alors moins être traitées dans un sermon que représentées devant les yeux.
§ VI
De la diminution.
La figure appelée diminution ou atténuation, a lieu lorsque (l'orateur rabaisse, pour ménager la susceptibilité de ses auditeurs, les bonnes qualités, les talents, les avantages que lui ont donnés la nature, le travail, l'expérience ou la fortune. Voici un exemple : « Je vous le dis , Messieurs , puisqu'il le faut pour la défense de mon droit : j'ai tâché, par mon travail et par mon industrie de n'être pas des moins habiles dans l'art de la guerre '. » Si l'orateur avait dit : « J'ai tâché d'être très-habile, » quand même il aurait dit la vérité, il aurait passé pour un orgueilleux ;■ mais il a dit précisément ce qu'il fallait pour éviter l'envie et pour s'attirer l'estime.
Ou voit encore très-bien l'usage de cette figure dans ces autres paroles : « Dites-nous donc si c'est l'avarice ou l'indigence qui l'a porté au crime dont vous l'accusez? Est-ce l'avarice? mais il a toujours été magnifique et généreux envers ses amis; ce qui est la marque d'une vertu toute contraire à ce vice. Est-ce l'indigence ou la pauvreté? certes je ne veux rien dire ici de trop, mais son père ne lui a pas laissé un patrimoine médiocre -. » On voit dans ces dernières paroles qu'on évite de dire un riche ou un très-grand patrimoine.
Tel est encore cet endroit de saint Cyprien dans sa Lettre à Donat: « Mais que pouvez-vous tirer de moi qui soit capable de remplir le désir de votre cœur et de vous satisfaire? La médiocrité de mon esprit n'est pas suffisante pour produire de grandes choses , ainsi n'attendez pas de recueillir une moisson bien riche ; je m'efforcerai néanmoins de vous contenter selon mon pouvoir -^ «
' Nam hoc, sed pro mec jure, judices, dico : me labore et industrià curasse, ut disciplinam inilitarem, non in postremis teuerem.
2 Age, die igitur, ulrum avariliae causa, aut egestalis accessit ad maleficium? Avaritise? atlargissimus fuit in amicos, quod signum liberalitatis est, quae avaritiae est contraria. Egeslatis? huic quidem pater, nolo nimium dicere, non tenuisiimum patrimonium reliquit.
3 Cœterum quale vcl quantum est, quod in pectus tuum veuiat ex uobis?