LIVRE V, CHAPITRE XIV, § IV
a terminé sa pensée par cette courte précision : « Le lecteur prudent entend assez ce que je passe sous silence, et ce que je dis plus fortement en ne le disant pas * . »
Lorsqu'un prédicateur s'élève contre des vices , il peut par cette même figure, couper tout d'un coup, et demeurer un peu sans rien dire^ au plus fort et dans la chaleur de son discours, en marquant par son silence l'horreur qu'il a d'en parler davantage. Ce qui se faisant du fond du cœur et dans la vérité, ne manque point d'émouvoir très- vivement Ifes auditeurs.
L'emphase, qui approche de la précision, sert à donner des choses une idée plus noble et plus relevée que celle que les paroles en présentent par elles-mêmes à l'esprit. On distingue deux sortes d'emphase :/' l'une qui signifie plus qu'elle ne dit, et l'autre qui fait entendre même ce qu'elle ne dit pas. Cicéron nous donne un exemple de la première, dans ces paroles : « Si dans une si haute fortune, vous n'aviez pas autant de douceur et de clémence, que vous en avez par vous-même ; par vous-même, dis-je, je m'entends bien -. » Il a passé sous silence en cet endroit, ce que nous y comprenons néanmoins, qu'il y avait plusieurs personnes qui poussaient César vainqueur à user de vengeance. ')
Il y a de l'emphase dans les mots et dans les expressions même les plus communes. Quand Job dit : « L'homme né de la femme ^, » il y a dans cette dernière parole : De la fcmme^ une emphase que saint Grégoire explique en disant : « Quelle force peut avoir celui qui est né de la faiblesse ■*? » Et quand l'Apôtre dit à Timothée : « Méditez ces vérités, soyez-en toujours occupé ^, » par ce seul mot
1 Priidens mecum Icctor iutclligit quid taceara, et quid magis taceudo loquar. ^ Quod sit ia tantà fortuuà, bonilas lanta non esset, quam tu per te, per te, inquam, obtined : intelligo quid loquar. Pro Ligurio. 3 Homo natus de muliere. Job., xiv, l. ^ Quid iu se habet fortitudinis, qui natus est ex infirmitate? » Hcec meditare, in bis esto. I Tim., iv, lo.
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in his esto, il comprend beaucoup de choses, comme l'étude, les soins, l'affection, rattachement et d'autres semblables; car l'Apôtre veut que laissant toutes les autres choses, il emploie toutes les forces de son âme et tout son temps à ce qu'il lui recommande. C'est encore une emphase, quand Absalon donnant à ses officiers l'ordre de tuer Ammon son frère, leur dit : « Ne craignez point, car c'est moi qui vous le commande ';...» ce mot : c'est moi., a de l'emphase. Il y en a également dans ces paroles du Sauveur : « Et moi je vous dis : Aimez vos ennemis -... » De même quand l'Apôtre dit : a Que le Seigneur lui fasse la grâce de trouver miséricorde devant lui en ce jour-là 3, » il y a une emphase dans ce pronom, illâ, qui se rapporte au jour du jugement. Cette figure se rencontre souvent dans l'Écriture, et il ne faut pas être peu instruit dans la théologie pour savoir bien la développer.
De l'hésitation.
[L'hésitation est une figure par laquelle l'orateur, comme en suspens, semble chercher entre deux ou plusieurs choses ce qu'il doit dire ou taire.; Les exemples de cette figure sont très-fréquents dans les écrits des saints Pères. Saint Jérôme parlant des docteurs de l'Église : « Ils ont, dit-il, tellement rempli leurs livres des ornements de l'éloquence, qu'on ne sait ce qu'on doit y admirer le plus, ou la sagesse du siècle, ou la science des saintes Écritures ''. » Saint Grégoire sur la conversion de sainte Madeleine : « Qu'admirons-nous , mes Frères , dit-il , et qu'est-ce qui nous étonne le plus dans cette conversion? ou Marie qui vient trouver le Seigneur, ou le Seigneur qui la reçoit? Dirai- je qui la reçoit ou qui l'attire ? disons mieux qui l'attire à lui et qui la reçoit. » Par cette figure nous cherchons ce que nous voulons dire, et
1 Nolite timere, ego eniin sum qui prœcipio vobis. II Reg., xiii, 28.
* Ego autem dico vobis : diligile iaimicos vestros. Matih., v, 44.
3 Det illi Domiaus misericordiam invenire in illà die. II TIm., i, 18.
* Ità eloquentiee virlutibus suos refarcierunl libres, ut uescias quid in eis priùs mirari debeas, an eruditionein seculi, an scienliam scripturarum.