LIVRE V, CHAPITRE XIV, § X. 38U
faire entendre, lorsqu'il exprime tout si clairement, qu'il semble qu'on touche au doigt la chose dont on parle. ( Les exemples anciens et illustres de la patrie, ; de la maison ou de la famille à laquelle on appartient, touchent d'ordinaire plus vivement, et font plus d'impression que les autres dans les esprits ; il en est de même des exemples de vigueur et de fermeté qui se tirent des personnes faibles ou de basse condition, comme d'une femme, d'un enfant, d'un serviteur, d'une personne sans secours et sans appui .• Les exemples sont tirés de choses ou semblables, ou différentes, ou contraires ; et encore de choses ou plus grandes, ou moindres, ou égales ; la différence ou l'inégalité est dans les circonstances du genre, du mode, du temps, du lieu, et presque dans toutes les autres que nous avons ci-devant expliquées en détail.
On peut étendre plus ou moins les exemples, selon la manière dont on veut les proposer; car on peut le faire, en /commençant par quelque éloge de l'auteur qui les rapporte, ou des personnes à qui on les attribue., Si, par exemple, on veut citer un exemple "de Plutarque, on peut commencer par dire que c'est le plus estimable de tous les auteurs païens, et qu'il a su parfaitement allier la plus sublime connaissance de la philosophie avec l'éloquence de l'histoire ;)en sorte que l'on admire en lui, non-seulement la fidélité de l'historien, mais encore tout le poids et toute la solidité d'un très-savant et très-sublime philosophe ; ou bien, si l'on voulait rapporter l'exemple de Régulus, qui revint se livrer lui-même aux ennemis^ on peut le faire de cette manière : « Parmi tant de grandes et illustres actions qui ont rendu le courage et la vertu des Romains admirables par toute la terre, il n'y en a jamais eu de plus belle ni de plus éclatante que celle de Régulus. »
Ces sortes de louanges, qui se donnent ainsi par manière d'avant-propos, peuvent être plus longues ou plus courtes, selon que le sujet le demande. Mais il faut prendre garde surtout qu'elles conviennent au sujet dont il s'agit; c'est pourquoi, si l'on proposait pour exemple un fait dont on peut douter, il faudrait relever d'abord le mérite et la fidélité de l'auteur ; ou si vous vouliez faire passer pour une action de piété ce que vous apportez pour exem^
pie, il faudrait en relever le mérite par la piété de celui qui l'aurait faite.
Quant à la manière de traiter un exemple, elle peut être quelquefois courte, lorsque la chose est assez connue pour n'avoir pas besoin d'un long discours, comme en cet endroit de saint Jérôme : « Souvenez-vous de Darez et d'Entelle ' . » Elle peut aussi être longue, comme celle dont le même saint Jérôme, dans sa préface qui est à la tète de l'Écriture sainte, traite l'exemple du voyage de Pythagore, de Platon et d'Apollonius en Egypte, afin de relever par là l'étude de la sagesse. Mais quand les exemples sont de choses inégales ou dissemblables, c'est alors qu'on peut les étendre davantage par des comparaisons, en montrant que ce que nous apportons pour raison et en faveur de notre sujet, est semblable ou différent, ou contraire ou égal, ou plus ou moins grand ; et cette sorte de comparaison se prend de toutes les circonstances, et des choses et des personnes ; elle est aussi appuyée et soutenue par le secours de l'art, lorsqu'on se sert avec un sage discernement de termes et de figures convenables pour abaisser les unes et pour élever les autres.
Nous en avons un excellent modèle dans la Vie de saint Malachie, archevêque d'Irlande, où saint Bernard, qui l'a écrite, compare la conduite de ce saint prélat avec les mœurs des autres évêques de son temps ; et parce qu'il se présente très-souvent des occasions d'user de ce style, nous en proposerons ici quelques autres exemples pour en expliquer plus clairement l'usage. Si donc quelqu'un, pour consoler un père affligé de la perte de son fils, voulait se servir de l'exemple de quelque veuve, même païenne, qui aurait supporté la perte de plusieurs fils avec une force et une fermeté d'esprit très-grandes, après avoir exposé le fait, il comparerait les circonstances des deux pertes, et des personnes qui les souffrent à peu près de cette manière : « Vous qui êtes un homme, vous ne pourrez pas souffrir ce qu'une femme faible a souffert sans s'ébranler ! Elle s'est élevée généreusement au-dessus de la faiblesse de son sexe, et de sa tendresse de mère ; et vous succom-
1 Mémento Daretis et Entelli.