‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 242 sur 347 · LIVRE V, CHAPITRE XIY, § X · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XIY, § X

berez à une affliction moins forte ! Elle a porté avec un courage invincible la perte de plusieurs fils ; et vous vous abandonnerez à la douleur et aux larmes pour un seul qui vous est mort ! Ajoutez que tous ses fils ensemble sont péris par un même naufrage, c'està-dire tous à la fois sans honneur et sans gloire ; au lieu que le vôtre est mort glorieusement, les armes à la main, dans le combat. Tous ses fils sont véritablement morts pour elle, et entièrement perdus; le vôtre vivra dans la gloire immortelle. Cette femme rendait grâce à la nature de ce qu'elle l'avait enfin faite mère de tant d'enfants ; et vous ne voulez vous souvenir que d'avoir perdu un fils ! il ne lui restait plus d'espérance de réparer la perte de ses enfants, étant trop âgée pour pouvoir en mettre d'autres au monde; mais vous avez une épouse encore très-jeune, et vous êtes dans un âge plein de force et de vigueur. Une simple femme et une étrangère a donc fait plus que vous prétendez ne pouvoir faire, vous qui êtes un homme et un Romain ! Ce qu'une femme sans lettres et sans sciences a su mettre au-dessous d'elle, vous abat entièrement, vous qui êtes un si grand philosophe ! Enfin une femme et une païenne fait admirer dans sa conduite une force et une fermeté de courage, qu'un homme et un homme chrétien ne peut montrer dans la sienne! Elle croit qu'il ne reste plus rien de l'homme après sa mort, et néanmoins elle juge que c'est une lâcheté que d'en pleurer la perte ; et vous qui êtes instruit par la foi, et qui croyez que ceux-là vivent enfin véritablement, qui sont sortis louablement de cette vie, vous ne laissez pas de crier sans cesse que vous avez perdu un fils ! Et ce que cette femme a rendu à la nature avec un esprit égal et tranquille, vous refusez de le rendre de même à Dieu, qui vous le redemande! Elle s'est généreusement soumise à cette nécessité, et vous résisterez opiniâtrement à Dieu ! »

Il me semble qu'on voit assez aisément par ce modèle comment il faut comparer les exemples, quoiqu'il soit encore plus facile de s'étendre sur les faits véritables, parce qu'on y trouve une plus abondante diversité de circonstances. Il y a ici une chose à remarquer en passant : c'est qu'on peut donner plus de force et de grâce au discours par ces sortes Me parallèles et de comparaisons, eu y

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mêlant à propos des sentences ou des épiphonèmes, comme dans ce même exemple, après ce commencement de comparaison : « Ce qu'une femme faible a souffert sans s'ébranler, un homme ne peut le souffrir ! » On aurait pu ajouter ces sentences : « La nature a mis uue grande différence entre les deux sexes, et vous n'y en faites paraître aucune quant à la force d'esprit ' . Personne n'attend d'une femme le mérite de la force et de la fermeté d'esprit -. Un homme sans fermeté est indigne du nom d'homme^. Il est honteux à un homme de se laisser vaincre en force de cœur et d'esprit par une femme *. » De même encore, après cet autre endroit : « Tous ses fils sont véritablement perdus pour elle et entièrement perdus; mais le vôtre vivra toujours dans une gloire immortelle, » il y avait lieu d'ajouter : « La réputation d'honneur et de vertu est une vie sans comparaison plus heureuse que la vie commune de tout ce qui respire : cette vie du corps est pleine de misère, toujours très-courte, sans parler même de tant d'accidents qui l'abrègent souvent : elle est enfm commune aux Ijommes avec les bêtes. Celle-là au contraire est illustre et éternelle;, et donne rang aux hommes dans la société des esprits célestes ^ » Enfm on pouvait ajouter de pareilles sentences à chaque partie de ces comparaisons, en la même manière ; mais c'est assez d'avoir montré en passant ces modèles, qui suffisent pour faire comprendre la nature et l'usage de cette figure.

Au reste, lorsqu'on est obligé de traiter un sujet, et qu'il y a lieu de l'orner de cette sorte de comparaison, il faut l'étendre plus ou moins, selon la nature et les circonstances des choses que l'on compare entre elles.

* Natura discernit sexuto, tu uon discernis animum.

* A muliere nemo fortitudinis laudem expectat.

s Vir nisi forlis sit. animo, nec viri iiomine censetur.

* Turpiter barbain gestat, qui pectoris robore superatur h fœminà.

* Longé felicius honestà famà, quàm hoc conimuni spirilu vivitur. Corporis vita et calamitosa est, et omaino ut uihil accidat, brevi^; deniquè cum pecudibus commuais : illa clara sempiternaque homines iu cœlestium consortium referens.

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