LIVRE V, CHAPITRE XIV, § XI
Quelquefois on leur donne plus d'étendue et une application plus évidente, comme en cet endroit de Cicéron : « Quand les matelots sortent du port, ceux qui y sont rentrés après une longue navigation, ont coutume de les instruire avec le plus grand soin sur les tempêtes , les corsaires , les écueils , parce qu'un sentiment naturel nous intéresse pour ceux qui s'exposent aux mêmes dangers que nous avons courus. Me voyant près du port, après de grandes agitations, dans quelle disposition dois-je donc être pour un homme qui est sur le point de soutenir de violentes secousses dans le gouvernement de la république * ! »
Saint Jérôme semble avoir imité cette comparaison de Cicéron dans une de ses lettres à Héliodore : « Quand je vous donne ces avis, je ne me flatte pas de n'avoir jamais essuyé de tempêtes, et d'être toujours arrivé heureusement au port, sans avoir jamais souffert aucun dommage, ni dans mon vaisseau ni dans sa charge. Au contraire, ce n'est qu'après avoir échoué depuis peu sur la côte que, tout effrayé encore du naufrage que je viens de faire, j'avertis ceux qui veulent s'embarquer sur cette mer orageuse des périls où ils vont être exposés et que je leurs dis d'une voix encore toute tremblante : Prenez garde à vous; car dans ce golfe, qui est presque toujours agité de tempêtes, l'amour du plaisir comme une autre Charybde, attire les voyageurs et les fait périr sans ressource. Ici l'impureté, semblaljle au fameux écueil de Scylla, paraît sous le visage agréable d'une personne dangereuse par ses attraits, et fait faire à l'innocence de funestes naufrages. Cette côte (p^ie vous voyez est habitée par une nation cruelle et barbare; le démon avec ses soldats court la mer comme un pirate, portant les chaînes qu'il a préparées pour ceux qui tomberont en sa puissance. Soyez donc toujours sur vos gardes; car quoique cette mer paraisse à vos yeux aussi calme qu'un étang, et que le vent remue à peine la superficie de ses eaux, néanmoins cette surface, si unie
^ QQOd si è porta solventibus, ii qui jam iu porlum ex allô iuvûhuntur, prœdicere svimiiio studio soient teœpestatum rationeui, et prœdonum. et locorum ; quod natura affert ut eis faveamus, qui cadem perieula, quibus nos perfuncli sumusj ingrediuntur : quo tandem me animo esse oporlet, propè jam ex maguà jactatione terram videntem, in hune cui video maximas roipublicae tempestates esse subeundas? Orat. pro Murœna, n. 4.
n?»8 RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
on apparence, est pleine d'écueils, l'ennemi est caché, le péril est au dedans. Préparez donc vos cordages, dépliez vos voiles; imprimez sur votre front le signe de la croix pour vous servir de défense; car ce calme apparent est une véritaljle tempête *. »
Si l'on veut d'abord comparer les divers périls dont la pureté des mœurs est menacée dans la vie du siècle avec ceux que l'on rencontre au milieu des mers^ ensuite montrer ce qu'il y a de plus ou de moins, de différent ou de contraire dans ces périls, puis y joindre enfin l'ornement des sentiments et des épiplioncmes, la comparaison deviendra pleine, riche, abondante. En voici un exemple pris dans un autre ordre d'idées : « Comme plus une chose est précieuse, plus on a d'ordinaire d'attachement à la conserver et plus on la ménage avec circonspection : ainsi, n'y ayant rien de plus cher ni de plus précieux que le temps, on doit prendre garde de n'en laiser passer aucun moment qui ne soit utilement employé : si donc on donne des curateurs à ceux qui, ayant de l'or, de l'argent, des pierres précieuses et d'autres biens, les dissipent par de folles dépenses, combien est-ce une plus grande folie de perdre honteusement, dans l'oisiveté ou en des occupations criminelles, le temps, qui est le don le plus beau et le plus important dont nous soyons redevables à Dieu? Car que perdez-vous en perdant le temps sinon la vie même ? Cependant vous appelez la perte d'une perle, d'une pierre précieuse une grande perte, et vous ne comptez pour rien la perte de tout un jour, c'est-à-dire d'une bonne partie de votre vie ; et vous ne considérez pas que ce que vous appelez une grande perte peut se réparer d'ailleurs, et que celle du temps est irréparable. De plus, la perte que vous faites de ces sortes de choses est souvent un gain pour d'autres ; mais le temps que vous perdez ne passe au profit de personne : il
1 Et ego non inlogris rato vel mercibus monco, sed quasi nnper naufragio ejpctus in liltus tiinidà navigaluris voce denunlio : in illo aestu Cliarylidis luxuriae salutem vor:.t : ibi ore virgineo ad pudicitiae perpetianda naul'rapia Scylla ceu renidens libido blanditur. Hic barbarum liltus, lue diabolus pirata cum sociis portât vincula capiendis. Nolite credere, nolite esse securi ; licet in modum stagni fusum œquor arrideat, licet vix suiuma jacentis elementi spiritu terga crispentur, magnos hic campus montes habct. Intùs inclusum est periculum, intùs est hostis. Expedite rudentes, vêla suspendile. Cruels antenna tigatur iu frontibus. Tranquillitas ilia tempestas est.