LIVRE V, CHAPITRE XIV, § XI
n'arrive point de pertes dont quelqu'un ne tire quelque utilité, hors celle du temps. Ajoutez à cela que la perte des richesses a; été la cause du salut de plusieurs, parce qu'elles servent souvent de matière aux vices, et qu'ainsi, il leur a été plus avantageux de les avoir dissipées par des profusions téméraires que de les avoir conservées avec beaucoup de ménagement. Plus il y a d'honneur à bien user d'une chose, plus il est honteux de la prodiguer inutilement ; or qu'y a-t-il de plus beau et de plus important que de bien employer notre temps? Quant aux richesses, quelque soin que nous ayons de les ménager utilement, elles nous sont néanmoins souvent dérobées, ou par quelque accident, ou par l'injustice des hommes; et cette perte, qui nous arrive malgré nous, nous est un sujet de misère seulement, et non de honte et de confusion ; mais la perte du temps, qui n'arrive que par notre propre faute, nous rend misérables et infâmes tout ensemble ; le plus détestable genre d'infamie est lorsque la faute ne peut être rejetée que sur celui qui en souffre la peine. Avec de l'or et de l'argent, vous pouvez acheter des fonds de terre et des héritages, et avec le temps vous pouvez, outre les autres ornements de Fàme, acquérir l'immortalité. 11 n'y a point de partie de la vie si courte, ni si petite, où l'on ne puisse s'avancer toujours de quelque degré considérable vers la félicité; enfin vous devez peut-être rendre compte à quelqu'un, comme à votre père, du mauvais usage de vos richesses ; mais c'est à Dieu même que vous le rendrez de toutes les heures de votre vie que vous avez mal employées. »
Je n'ai traité cet exemple avec tant d'étendue, que pour mieux montrer combien on peut amplifier un discours par cette figure, en comparant de cette sorte les diverses circonstances; mais dans certaines matières, il faut être plus serré, de sorte toutefois que, lorsque la comparaison est tirée du moins ou du plus, cette inégalité soit rendue très-claire et très-évidente, afin que la force du raisonnement en paraisse aussi plus grande. Prenons pour exemple cet argument du moins au plus : « Si un maître punit sévèrement son esclave lorsqu'il fait mal, pourquoi Dieu n'en userait-il pas de même envers l'homme qui l'offense?» Yoilà sans doute comment un homme sans éloquence dirait simplement cette com-
paraison; mais voyez, je vous prie, combien saint Cyprien lui donne un tout autre tour dans son excellent traité contre Déméfrien, en un passage que nous avons rapporté précédemment.
Toutes les sortes de comparaisons paient un riche tribut à l'éloquence ;'mais la plus forte, la plus vive, la plus lumineuse, c'est I la comparaison par induction. Saint Cyprien va nous en donner j un exemple dans les paroles suivantes : « L'Église est une ; mais I elle se répand en plusieurs par sa fécondité : ainsi le soleil a plul sieurs rayons, mais une seule lumière ; l'arbre a plusieurs bran- I elles, mais un seul tronc ; ■ la source a quelquefois plusieurs ruisseaux; mais une seulé"origine,(Vous ne sauriez séparer un rayon / du corps du soleil ; une branche d'arbre rompue ne peut plus (^ porter de fruits et un ruisseau retranché de sa source se dessèche aussitôt. Ainsi l'Église, tout éclatante de la lumière du Seigneur, porte ses rayons par toute la terre ; et cependant ce n'est qu'une seule lumière qui est ainsi répandue de toute part, sans que l'unité du corps soit divisée : elle étend ses branches sur le monde entier et fait couler ses ruisseaux de tous côtés ; et néanmoins c'est un seul tronc, une seule origine, et une seule mère toujours féconde et abondante '.