‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 25 sur 347 · LIVRE I, CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE VU

rité appartenait proprement aux apôtres, qui avaient reçu la plénitude de l'esprit de Dieu; tandis que nous, pauvres pécheurs plongés dans la fange de ce monde , nous n'avons pas reçu cette plénitude et cette abondance des dons du Ciel, pour pouvoir brûler d'une semblable ardeur. Mais ne sommes-nous pas les héritiers du ministère apostolique? Que pourrons-nous d'ailleurs objecter contre l'exemple des prophètes, qui, avant la grâce de l'Évangile, avaient aussi le cœur enflammé d'une ardeur et d'un désir tout semblables? Cela se voit aisément par tant de larmes qu'ils ont répandues pour les péchés des hommes, et par tant de divers genres de supplices et de maux cruels qu'ils ont soufTerts à cause de la liberté sainte et de la sévérité avec laquelle ils les reprenaient de leurs vices. Et depuis, dans la suite des siècles, combien n'at-on pas vu de saints Pères et de saints docteurs de l'Église brûler de ce même désir et de ce même feu de charité ! Parmi les immortelles louanges que l'on donne au grand saint Dominique dans l'histoire de sa vie, on marque particulièrement celle-ci, «qu'il brûlait comme un flambeau ardent du zèle de sauver les âmes. » Ce fut l'ardeur de ce grand zèle qui lui inspira de se rendre le fondateur et le patriarche de l'ordre si fameux et si célèbre des Frères prêcheurs ; il les établit par un mouvement du Saint-Esprit, pour porter la parole de Dieu et la lumière de la vie aux âmes qui vivaient dans les ténèbres de l'erreur et du péché. Le feu de sa charité pour Dieu et pour les âmes était si ardent en lui, et la douleur qu'il souffrait de leur perte, si vive et si pressante, qu'il n'y avait point de travaux ni de fatigues où il ne s'exposât jour et nuit, à temps et à contre-temps, pour sauver les âmes. Il joignait à ses travaux continuels des pénitences particulières, jusqu'à passer quelquefois le carême entier en ne se nourrissant que de pain et d'eau; et partout où il allait, après avoir supporté le poids du jour dans des fatigues incroyables, il demeurait ferme dans la loi qu'il s'était imposée de ne coucher que sur des planches , afin de rappeler et de confirmer dans la pureté de la foi , par la vue de ses austérités, ceux qui s'en étaient éloignés , comme il y rappela et confirma en effet, chez les hôtes où il logeait, plusieurs personnes et des femmes mêmes qui s'étaient laissé surprendre aux artifices des albigeois.

Cet esprit de charité, cette soif, cet ardent désir de la gloire de Dieu et du salut des hommes , est sans doute le premier et le plus excellent maître de l'art de prêcher. Toutes les écoles des rhéteurs et tous leurs préceptes ne seront jamais d'un aussi grand secours aux prédicateurs , que ce saint zèle, qui est comme l'âme de leur ai't et de leur mission. C'est ce zèle qui leur fournit presque tous les moyens et toutes les manières de parler utilement pour leurs auditeurs et pour eux-mêmes. C'est ce zèle qui les porte à négliger ce qui sert bien plus à chatouiller les oreilles par le son et la cadence des paroles, ou à plaire à l'esprit par des tours fins et par des rencontres heureuses, qu'à instruire le cœur et à le guérir des plaies du péché. C'est ce zèle qui leur fait trouver mille moyens de persuader , et employer tous les tours et les adresses les plus insinuantes du discours, pour faire entrer la science du salut dans les cœurs des pécheurs, et pour 1rs remplir de la crainte du Seigneur et d'une sincère aversion de leur vie criminelle. C'est ce zèle qui, à toute occasion qui s'en présente dans le cours du discours, leur suggère des expressions et des figures véhémentes pour donner du mouvement à ceux qui n'en ont point, et pour arrêter ceux qui en ont trop. C'est ce zèle, enfin, qui fait qu'en diversifiant leurs paroles selon les besoins de leurs auditeurs, ils emploient tantôt les exclamations fortes, tantôt les supplications pressantes, tantôt les reproches et les réprimandes sévères; qu'ils réveillent les morts et interrogent les absents, qu'ils implorent le secours de Dieu, qu'ils remuent le ciel, la terre et les mers; et que, comme poussés et agités par quelque fureur prophétique, ils crient de toute leur force : « Terre, terre, terre, écoutez la parole du Seigneur '. » — « Et vous, ô deux, frémissez d'étonnement ; pleurez, portes du ciel, et soyez inconsolables -. » — « 0 race pervertie et corrompue, peuple fou et insensé, est-ce ainsi que vous témoignez votre reconnaissance envers le Seigneur ^ ? »

Telles sont les expressions que le zèle embrasé d'amour inspire au prédicateur vraiment évangélique, tellement qu'il sort quelque-

1 Terra, terra, audi sermouem Doinini. Jercm., xxii, 29.

2 Obstupescite, cœli, super hoc; et portai ejus, desolamini vehementer. Ibid., Il, 12.

3 Haeccine reddis Domino, popule stulte et insipiens! Deuter., xxxii, 6.

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