LIVRE V, CHAPITRE XVI
rable variété de son discours, en ce qu'il s'étend et se distribue tantôt par des parties courtes et dégagées, tantôt par des membres entiers, et tantôt par des tours de période pleins et fmis, et que les périodes y sont mêlées, tantôt après de petits membres détachés, et tantôt après d'autres membres entiers, d'une manière qui en diversifie agréablement le style , empêche l'ennui du lecteur, et lui donne le temps de respirer et de reprendre haleine.
Il est incontestable que l'Apôtre n'a point acquis ce style si grand et si relevé par le secours de l'art, mais qu'on doit le considérer comme l'effet propre de sa divine sagesse, dont la vraie éloquence est comme une suite nécessaire, ou plutôt comme une compagne inséparable. En efTet, il appartient à la sagesse de bien concevoir, de peser et d'estimer les choses selon leur mérite et leur dignité, et à l'éloquence d'exposer par un discours juste et proportionné ce qu'on a ainsi conçu,j pesé et estimé dans son esprit '. ,D'où il arrive que la sagesse est d'ordinaire suivie et accompagnée de l'éloquence véritable et naturelle}) comme on le voit dans plusieurs saints et hommes apostoliques qui, sans le secours de l'art, sont très-éloquents dans leurs discours. Aussi un sage disait avec raison : « Si vous concevez fortement une chose, vous ne manquerez ni de paroles ni d'éloquence pour la bien dire -. » Saint Ambroise a cette même variété de style dans son livre de la Virginité^ lorsqu'il rapporte en détail les vertus de la très-sainte Yierge ; car il y mêle avec le même agrément des périodes de deux ou de trois membres, liés avec des nombres, tantôt après plusieurs parties courtes et dégagées, tantôt après des membres détachés, avec certaines conclusions où l'esprit se repose un moment de temps en temps, comme on pourra le voir dans le chapitre suivant.
Il faut savoir encore qu|il y a deux sortes de périodes, l'une où le discours s'étend et est distribué par parties ou par membres [cœsim veljfnembratim) ; et l'autre, où il est circonscrit, c'est-à-dire renfermé du commencement à la fin, circv.mscriptè^ avec des pauses
* Ce que l'ou conçoit bien s'énonce clairement. Et les mots pour le dire arrivent aisément.
BoiLF.AUj Art poétique.
- Si rectè rem conceperis, nec facuudid dicendi, nec serrao te deseret ullus.
et des reprises dans un certain circuit de paroles dont le sens ne s'achève qu'à la fin : en sorte qu'il a toute l'apparence ou d'un parfait raisonnement, ou quelquefois d'une hypothèse ; et présente plus ou moins d'étendue, selon que le requiert le dessein qu'on s'est proposé, ou l'état de la chose dont on parle. C'est ce que l'on comprendra aisément par ces exemples, que nous avons rapportés, de la seconde Épître de l'Apôtre aux Corintkiens.
Il faut remarquer aussi que la période circonscrite, où le commencement^ comme dit Aristote, répond si bien à la fin que l'élocution y a toujours un tout plein et fini dans le sens et dans les nombres ; il faut remarquer, dis-je, qu'elle est quelquefois plus courte et quelquefois plus longue. Celle-ci, par exemple, de saint Cyprien, est courte : « Que personne, mes très-chers frères, ne diminue la gloire que les chrétiens fermes dans la foi ont si justement acquise; que personne ne rabaisse malicieusement leurs avantages. Lorsque le temps porté par les édits pour renier la foi est expiré, quiconque dans ce temps n'a point renoncé Jésus-Christ l'a confessé ' . »
En voici une autre plus longue : « Ayant à vous parler de la patience, mes très-chers frères, et à vous en montrer les fruits et les avantages, par où puis-je commencer plus à propos qu'en vous faisant remarquer que vous avez besoin de patience pour m'écouter, en sorte que vous ne sauriez même en entendre parler sans en avoir -? » Une période plus longue encore : « De tous les moyens que la doctrine céleste de notre religion nous fournit pour acquérir les divines récompenses qui sont les objets de notre foi et de notre espérance, je n'en vois point de meilleur ni de plus utile pour la bonne vie et pour la gloire de ceux qui tâchent, comme nous, d'observer en toute chose les commandements divins avec
' Nemo, fratres dilectissimi , nemo banc confessorum gloriam mutilet. Cùm dies negantibus praestitutus excessit, quisquis professas intra diem uon est, christiauum se esse confessus est. De Lapsis.
2 De patieutià loculurus, fratres dileclissimi, et utiUtates ejus, et commoda prftdicaturus; undè [lotiùs incipiam, quàm quôJ mmc quoque ad audientiam vestram, patientiam video esse necessariam, ut uec hoc ipsum quod auditis, et discitis, sine patientiù facere possilis? De Patientid.