CHAPITRE XYIl
Des convenances oratoires.
Nous avons traité jusqu'à présent des trois premières qualités principales de l'élocution, savoir : de la pureté, de la clarté et de l'ornement : il reste à parler des bienséances.
'Cicéron les expliqué i en ces termes : « Après avoir ouvert, ou du moins indiqué les sources des ornements du discours, je dois dire un niot des convenances ou bienséances oratoires. Mais, tout d'abord, (n'est-il pas évident que toute espèce de discours ne convient pas à toute espèce de sujet, et qu'il faut avoir égard aux temps, aux lieux, aux personnes ?)Une affaire qui intéresse la vie d'un homme ne veut pas être traitée comme une cause civile de peu d'importance, et les délibérations publiques, les panégyriques, les plaidoyers, \les entretienc, les consolations, les invectives, les discussions, l'histoire, n'admeltent pas le même ton^ Il n'est pas moins nécessaire d'examiner si l'on parle devant le sénat, devant le peuple, ou devant les juges ; si l'on s'adresse à un auditoire nombreux, à peu de personnes, ou à un seul homme ;;'si l'on est en paix ou en guerre ; si l'affaire est pressante ou si elle peut souffrir des délais ; enfin, l'orateur doit avoir égard à son âge, à son rang et à la considération dont il jouit.lOn ne peut,; je crois, donner sur ce point d'autre règle que de choisir dans les trois genres de styl© celui; qui convient le mieux au sujet, et d'employer les ornements' du discours^ tantôt avec réserve, tantôt avec plus d'éclat. En toute chose pouvoir faire tout ce qui convient, c'est le triomphe de l'art ; le savoir, c'est l'effet du discernement et du goût *. » \
« Il faut, reprend Quintilien, que l'orateur tâche surtout de bien connaître quels sont les moyens les plus propres pour plaire aux juges, pour les instruire et pour les toucher, et qu'il examine quel est le but qu'il doit se proposer dans chaque partie de son discours. Quand il fera ses réflexions, il comprendra facilement qu'il ne doit ni employer dans l'exorde, dans la narration et dans les
1 Gic, De Orator., lib. II!, n. 55.
arguments, aucun de ces mots qui ont vieilli, ou qui frappent par leur nouveauté, ou qui sont tirés d'une métaphore ; ni afïecter de Fesprit, de l'élégance et un long circuit de paroles cadencées dans la division ; ni se servir d'un style bas et familier^ ou mal soutenu et négligé dans les épilogues et la péroraison ; ni amuser l'auditeur par des plaisanteries, et .^ écher ses larmes, quand au contraire il faut l'exciter, l'attendrir et le remplir de commisération. Car tout ornement est moins tel par lui-même que par rapport aux choses auxquelles on l'applique ; ;et s'il importe que ce que nous disons soit ou beau ou agréable, il importe bien plus qu'il soit à sa placer Mais l'art de parler avec convenance ne tient pas moins à l'invention qu'à l'élocution ; car si les mots ont tant de force, œjmbien les choses mêmes doivent-elles en avoir davantage ! » ( Les bienséances oratoires exigent quatre choses : que tout con- 1 vienne dans le discours à celui qui parle, à ceux qui l'écoutent, ■ aux choses qu"il traite et à la dignité du ministère qu'il exerce.) Il faut donc bien examiner quelle est la personne qui parle, celle à qui l'on parle, la chose dont on parle, et ce à quoi tend principalement le discours :,ce qui est du ressort, non-seulement de l'art, : mais principalement de la prudence,. qui n'a pas moins pour mission de régler ce qu'on doit dire que ce qu'on doit faire. Nous allons passer en revue les quatre choses que nous venons de distinguer.
Il faut donc premièrement avoir égard à l'état de celui guijiarle; cai(le même ton ne convient pas à toute sorte de personnes : les jeunes gens doivent parler autrement que les personnes vénérables par leur âge, les simples prêtres autrement que les évêques et les prélats) parce qu'il est des expressions qui sont bien placées dans la Ijouche des uns, et qui ne le seraient })as de même dans celle des autres. Pour rapporter ici un exemple tiré de l'histoire profane, je citerai ce qu'on raconte de Socrate. Lisias ayant lu devant lui un discours qu'il avait fait pour sa défense, ce philosophe dit : « Ce discours est très-beau sans doute, et très-élégant, mais il ne convient point à Socrate ' . » Cette composition sentait plus
1 Praeclara saaè et elegans oralio est, sed non conveuit Socrati.