LIVRE V, CHAPITRE XVII
l'éloquence du barreau que les sentiments magnanimes d'un philosophe tel que Socrate. pour qui elle avait été faite. Lisias lui demandant alors pourquoi, la trouvant bonne et bien faite, il la rejetait néanmoins comme ne lui convenant point? « Est-il étrange ou impossible, lui répondit ce grand homme, qu'une chaussure qui est belle ne soit pas propre à chausser chacun? »
Toutefois il est de la bienséance, pour toute sorte de personnes^, de ne jamais rien dire qui puisse offusquer les auditeurs, c'est-àdire, de(ne jamais parler lièrement, ni avec arrogance, ni avec audace ou effronterie; jamais injurieusement, ni avec mépris; jamais d'une manière bouffonne, ni badine, ni basse ; mais de faire en sorte que tout le discours, faisant comme le portrait de l'orateur par un certain caractère de sentiments et d'expressions, représente une grande modestie, un cœur sensible, une douceur et une bon té naturelles pour tout le monde, et qu'il paraisse animé du feu de la charité, du zèle pour le salut des âmes et d'une fervente piété : ce caractère de douceur et de modestie sied fort bien dans toutes les parties du discours oratoire, mais plus particulièrement encore dans les exordes.
C'est ce que saint Cyprien a fait paraître dans tous ses discours, où l'on ne voit pas un seul mot que l'on puisse attribuer à la moindre pensée d'ostentation. L'air et le style de ses discours sont tels, qu'on s'aperçoit partout que celui qui parle est un évêque vraiment chrétien et destiné à la gloire du martyre. Son cœur est tout enflammé d'une charité évangéhque, et sa parole en exprime parfaitement l'ardeur et les sentiments par la fréquente répétition de ces mots de tendresse : Mes très-chers frères, et surtout dans son traité de Ceux qui sont tombés pendant la persécution , lorsqu'il dit à son peuple : « Que ferai-je ici, mes très-chers frères? j'en suis extrêmement en peine. Que dirai-je, ou de quelle manière parlerai-je? Certes, il est plus besoin de larmes que de paroles pour exprimer notre douleur, pour pleurer nos blessures, pour déplorer la ruine d'un peuple autrefois si nombreux ; car qui serait si dur et si impitoyable que de demeurer les yeux secs au milieu d'une si grande désolation, et de voir ses frères tombés d'une cliute mortelle, sans faire retentir le ciel de ses cris? Je
m'afflige avec vous, mes frères, je m'afflige avec vous; et je ne me console point sur ce que je suis demeuré moi-même sain et entier, puisqu'un véritable pasteur ressent plus vivement les plaies de son troupeau que son troupeau même. J'entre dans tous les sentiments de votre cœur, et je partage avec vous le poids de votre tristesse. Je gémis avec ceux qui gémissent, je pleure avec ceux qui pleurent, et il me se mble que je suis couché par terre avec ceux que l'ennemi a terrassés * . » Qui ne reconnaît dans ces paroles et dans ces expressions un courage, un zèle vraiment apostolique, un cœur tout rempli d'une ardente charité et d'une tendresse plus que paternelle? C'est cet esprit et ce courage, c'est cette douleur et ce vif sentiment de la perte de tant d'àraes, que les prédicateurs doivent s'efforcer de faire paraître dans leurs discours autant qu'il est possible.
Mais ne nous attachons pas dans nos discours, autant à faire voir notre zèle qu'à éviter les vices : car l'un approche de la vaine ostentation, quand il y a le moindre excès; mais il ne peut jamais y en avoir en l'autre. Or, entre tous les vices qu'on doit fuir, QuintUien marque principalement celui de l'ostentation d'un orateur qui parle cTé ses talents ou de ses vertus. oNous avons tous, dit-il, je ne sais quelle fierté naturelle qui fait que nous ne pouvons souffrir de supérieur. C'est pourquoi nous élevons plus volontiers ceux qui sont dans un état abject, /ou qui s'abaissent eux-mêmes, , parce que cela nous donne un air de grandeur ; et du moment que notre mérite vrai ou prétendu n'est plus en concurrence, à la jalousie qu'excitait cette concurrence succède aussitôt un sen-
* Quid boc loco faciam, dileclissimi fralres? Fluctuans vario ruenlis œstu quid aut quomodo dicam? Lacrymis magis quàm verbis opus est ad exprimendum doloiem quo corporis nostri plaga deflenda est, quo populi aliquaiidô numéros! nmUiplex lameutanda jactnra est. Qiiis enim sic durus aut ferreus, quis sic fraternœ charitatis oblitus^ qui intc-r suorum multiformes ruinas et lugubres ac multo squalore déformes rc4iquias constitutus siccos oculos teuere praevaleat, nec erumpente statim fletu, priùs gemitus suos lacrymis quàm voce depromat? Doleo, fratres, doleo vobiscum, nec mihi ad leniendos dolores meos integritas propria et sanitas privata blanditur, quandô plus pastor in gregis sui vuluere vulnerelur. Cum singulis peclus meum copulo, mœroris et funcris pondéra luctuosa partlcipo. Cum plangentibus plango, cum deflentibus defleo, cum jacenlibus jacere me credo. Cyp., de Lapsis.