‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 257 sur 347 · LIVRE V, CHAPITRE XVII. 41 o · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XVII. 41 o

liment de bonté. Mais celui qui s'en fait trop accroire, blesse notre orgueil, en ce que nous croyons qu'il nous rabaisse, qu'il nous méprise, et qu'en efîet il semble moins se faire plus grand qu'il n'est, que faire les autres plus petits qu'ils ne sont. De là nait l'envie dans les âmes faibles; carfc'est le vice de ceux qui ne veulent pas céder l'avantage aux autres, et qui pourtant n'ont pas la force de le disputer : ils prennc;nt le parti de tourner en ridicule ceux qui sont au-dessus d'eux, et de censui'er le mérite qu'ils ne peuvent se donner. Or ou remarque que ceux qui sont si pleins de vanité, se trompent d'ordinaire dans la bonne opinion qu'ils ont d'euxmêmes. »^

/Ceux-là ne sont pas fort exempts de ce vice, qui pour faire parade de leur esprit et de leur savoir, traitent dans leurs sermons des questions difficiles et relevées, qui ne servent de rien pour le salut des âmes, car ils ne cherchent en cela qu'à se faire valoir et à se glorifier eux-mêmes devant le peuple '.On peut mettre encore de ce nombre ceux qui, voulant passer pour éloquents, font de grands amas de paroles inutiles, qui ne signifient rien ou presque rien, qu'ils entassent et débitent sans discernement dans leurs discours, pour s'attirer, par cette impétueuse volubilité de leur langue et par cette grande facilité à parler, l'admiration d'un peuple très-souvent grossier et ignorant, quoiqu'il n'y ait rien de plus opposé à l'éloquence que ce grand flux de paroles/ Voilà ce que celui qui parle doit éviter ou observer, pour garder la bienséance dans ses discours. -

Mais cela ne suffit pas : la raison même veut qu'il considère encore quelles sont les personnes à qui il parle. (Autre est la manière de parler devant les gens du commun, devant des personnes grossières et des paysans, et autre est celle de parler devant des hommes savants et éclairés, devant des personnes distinguées et les premiers d'un État ou d'une ville, qui ont l'oreille fme et délicate, car il faut pour ceux-ci un style poli, et pour les autres un style plus commun et plus familier. Autre est encore la manière de parler à des personnes religieuses et consacrées à Dieu,

1 Terrible senteuce !

à des hommes destinés à la contemplation des choses divines, et autre est celle de parler à des gens qui s'abandonnent à toute sorte de crimes/sans aucune crainte de Dieu. Enfin il faut varier son discours selon la diversité des personnes et de leurs états, et selon la différence des vices qui régnent parmi le peuple. Nous avons pour guide l'Apôtre même qui, prescrivant à Timothée, son disciple, les devoirs de sa charge, lui marque en particulier comment il doit en user dans ses instructions avec les maris et avec les femmes, envers les vieillards et envers les jeunes gens, à l'égard des riches et des puissants, à l'égard des prêtres mêmes et des diacres. Il faut donc diversifier ses discours selon la différence des personnes devant qui l'on parle, et les accommoder à la disposition, à l'état et à la portée de chacun. C'est à quoi prennent peu garde ceux qui, prêchant devant une assemblée du peuple où il n'y a ni gouverneur de ville, ni magistrat, ni avocat, ni procureur, ni officier de justice, ne laissent pas de crier à pleine tête, de tonner et de fulminer contre eux, sans prendre garde que ce n'est pas là instruire le peuple, mais plutôt l'aigrir et augmenter l'indignation et la haine qu'ils ont peut-être déjà conçue contre ces personnes; ce qui est sans doute très-opposé à l'esprit du christianisme et à la vraie piété : voilà pour ce qui regarde les auditeurs.

Considérons maintenant ce que demandent les bienséances de la part des choses mêmes que l'on traite. Comme cela ne regarde pas moins l'invention que l'élocution, nous avons déjà fait connaître ce qu'il faut observer à cet égard, en traitant de la manière d'inventer. Mais afin de ne point passer cet endroit sans en toucher quelque chose, nous dirons que, quant à la manière de trouver de quoi prouver, soutenir et amplifier un discours, celui-là parle avec justesse et bienséance, qui, selon la qualité du sujet qu'il traite, dit des choses très-convenables, très-avantageuses, et qui y viennent très-à propos, sans s'en écarter par des digressions à des lieux communs, ou à des choses amenées de loin, ou à des objets qui ne servent de rien pour la matière qu'il traite ; car, encore que celui qui s'écarte de cette sorte, s'énonce peut-être assez élégamment, il n'y a néanmoins ni convenance ni bienséance

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dans son discours, parce qu'il s'écarte du but qu'il s'était proposé d'atteindre.

C'est la faute que commettent ordinairement certains prédicateurs, lesquels, oubliant le principal devoir de leur ministère, qui consiste à corriger et à régler les mœurs, traitent des questions très-éloignées de cet objet et qui n'y servent en aucune manière; de sorte que les pauvres auditeurs qui croient remporter de leurs sermons des lumières et des instructions pour le règlement de leur vie, sont obligés de s'en retourner chez eux aussi affamés et aussi vides qu'ils y sont venus. Cette observation dans les choses mêmes, comme il vient d'être dit, regarde la manière d'inventer.

Mais quelle sorte de style faut-il employer dans chaque genre de discours. Comment peut-on l'approprier aux matières que l'on traite? Yoilà la plus grande difficulté de l'art oratoire; voilà ce que nous allons examiner désormais. Tous les préceptes que nous avons donnés jusqu'ici, l'orateur les remplira sans peine, pour peu qu'il ait de tact et de pénétration d'esprit, surtout s'il est animé d'une véritable charité; mais l'observation des règles qu'il nous reste à donner, exige une grande maturité de jugement et une grande habileté dans l'art d'écrire.

Du style qui convient aux difîérentes sortes de discours et de sujets.

Il faut savoir d'abord que le même style ne peut convenir à tous les discours, pas plus que le même vêtement ne saurait servir pour tout le monde, pour les hommes et les femmes, pour les maîtres et les serviteurs, pour les prêtres et les laïques, pour les religieux et les soldats ; et il est clair que chacun de ces états doit avoir un costume particulier. Semblablement les petites choses demandent une petite sorte de style, les médiocres une autre, les grandes une autre encore. Quintilien va nous expliquer tout cela : « Lorsqu'on a'acquis, dit-il, la facilité d'écrire et même de plaider sur-le-champ, il faut apprendre à parler de chaque chose avec convenance; ce qui est, selon Cicéron, la quatrième perfection que l'élocution doit avoir, et qui, à mon avis, est absolument Toxi. XIX. ■ 27

41 s RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.

nécessaire. Car le discours étant susceptible de toute sorte d'ornements, qui sont fort divers et dont les uns conviennent à un genre et les autres à un autre, il est clair que s'ils ne sont proportionnés aux personnes et aux choses, non-seulement ils n'embelliront pas le discours, mais ils l'étoufferont^ et que bien loin de lui donner de la force, ils l'afTaibliront. Que serf en effet que les mots soient purs, élégants, significatifs, nombreux même et figurés, s'ils ne répondent ni aux choses que nous voulons persuader aux juges, ni aux sentiments que nous avons dessein de leur inspirer,; si notre style est pompeux et magnifique dans les petites causes, exact et poli dans les grandes, fleuri et enjoué dans celles qui veulent être contestées avec plus d'opiniâtreté,"]; menaçant et fier lorsqu'il faudrait recourir aux prières et aux supplications, humble et soumis quand la fougue et la vivacité siéraient bien, violent et emporté où il est besoin d'agrément et de douceur? tomme si une robe traînante, un collier de perles et de pierreries, qui sont les ornements des femmes, pouvaient servir de parure à des hommes, et comme si nos habits de triomphe, qui sont si majestueux, pouvaient convenir à des femmes. »

Écoutons maintenant saint Augustin : « Un maître dans l'éloquence (Cicéron) a dit avec vérité que l'orateur doit instruire, plaire et toucher ; puis il continue : Pour remplir son devoir, il faut qu'il instruise ; pour plaire, il faut qu'il ait de la douceur ; pour vaincre, il faut qu'il sache émouvoir. Le premier de ces trois devoirs, l'obligation d'instruire, regarde les choses que nous disons; les deux autres regardent la manière de les dire. Ainsi, que celui qui parle dans le dessein d'instruire, ne croie pas, tant qu'il n'est point entendu, avoir rien dit à celui qu'ilveut enseigner. Quoique lui-même comprenne ce qu'il a dit, il n'est point encore censé l'avoir dit à celui qui ne fa pas compris; mais s'il s'est fait entendre, de quelque manière qu'il ait dit la chose, il a atteint son but. Que si, outre cela, il veut plaire à celui à qui il parle, ou même l'émouvoir, tout style ne suffit pas ; mais p(>ur réussir, il doit en étudier la manière. Car, comme il faut plaire à fauditeur pour le retenir dans l'attention, de même il faut l'émouvoir pour l'animer à l'action; et comme il est touché quand vous lui parlez avec

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