LIVRE V, CHAPITRE XVII, § II
Il est clair par ces paroles de saint Augustin, que ces trois styles ou genres d'élocution (le simple, le médiocre et le sublime), se rapportent aux trois fonctions de l'orateur : instruire, plaire et toucher. Mais comme il n'y a rien de petit dans les choses dont un orateur chrétien doit parler, il est bon d'apprendre ici du même saint Augustin, qu/il ne doit pas toujours dire les choses même les plus grandes d'un style sublime, mais d'un style simple quand il enseigne, d'un style médiocre quand il loue ou qu'il blâme, et que, quand il s'agit de faire pratiquer la vertu à des personnes qui ont pour elle de l'éloignement, c'est alors qu'il faut employer un style sublime, des paroles fortes et propres à entraîner^ comme on l'expliquera plus bas en parlant des choses à l'égard desquelles on doit, suivant le sentiment de ce saint docteur, user des trois styles.
Des trois sortes de style et des ornements qu'ils comportent.
Puisque les trois devoirs du prédicateur demandent diverses sortes de style, il faut dire maintenant combien il y en a de sortes, et quels sont les ornements et les figures qui leur conviennent, selon la doctrine de saint Augustin, qui a traité cette matière à fond dans son quatrième livre de la Doctrine chrétienne.
Il y a trois sortes de styles, comme il vient d'être dit : l'un, simple, où l'on emploie des paroles propres à faire comprendre ce que l'on veut enseigner ; l'autre, élevé, grand, sublime, riche et majestueux, où l'on emploie des paroles fortes et véhémentes pour remuer les esprits ; et le troisième, médiocre et comme tempéré, tenant le milieu entre les deux autres, où l'on emploie des paroles brillantes et choisies pour plaire, et qui n'a ni la simplicité du premier, ni le poids et la force du second, mais beaucoup d'ornement.
C'est ce que Quintilien explique admirablement : «Il y a, ditil, une division du style qui distingue fort bien, ce me semble, les différents genres d'éloquence ; car le premier est un genre dé-
eloquens, qui ut doceat, poterit parva submissè; ut delectet, modica temperatè; ut flectat magna granditer dicere. De Doct. christ., lib. IV, cap. xvii. \
lié; le second est un genre véhément, et le troisième un genre moyen selon quelques-uns, parce qu'il participe des deux autres, et selon d'autres un genre fleuri, parce que le mot grec àvevipôv signifie cela^ Ces trois genres se rapportent aux devoirs de l'orateur, qui sont : le premier d'instruire, le deuxième de plaire, et le troisième de toucher. Or il faut de la netteté pour instruire, de la douceur pour plaire ou pour se concilier les esprits, de la force pour émouvoir et pour toucher.
En conséquence le genre délié est particulièrement d'usage dans la narration et dans la preuve, de manière qu'indépendamment de toute autre qualité il suffit seul pour lui-même. Le genre moyen est plus rempli de métaphores, plus orné de figures ; il cherche à plaire par l'agrément des digressions, par le hrillant des pensées, par l'élégance de la composition. Il coule doucement néanmoins, semhlable à une belle rivière dont l'eau est claire et pure, et que de vertes forêts ombragent des deux côtés. Pour ce qui est du genre véhément, il entraîne les auditeurs. En vain font-ils résistance : il faut qu'ils cèdent. Tel un fleuve impétueux emporte tout jusqu'aux pierres et aux rochers, s'indigne dans sa fureur qu'on veuille franchir son étendue, rompt ses ponts et ses digues, ne connaît d'autres rives que celles qu'il fait lui-même, s'enfle et s'irrite de plus en plus dans son cours. C'est là que l'orateur évoque les morts de leurs tombeaux pour les introduira sur la scène, comme Cicéron introduit ce sage aveugle, Appius ; c'est là que la patrie fait entendre sa gémissante voix pour se plaindre d'un mauvais citoyen qu'elle nourrit dans son sein, comme nous le voyons dans une de ces oraisons que Cicéron prononça contre Catilina. C'est là que nous élevons notre discours par la force de l'amplification et par la hardiesse des hyperboles : « Quel gouffre plus insatiable que l'avarice de cet homme? Non, Messieurs, l'Océan même, l'Océan avec ses abîmes ' »
1 Altéra est divisio, quœ iu très partes et ipsa discedit, qua discerni posse etiam recta dicondi gênera inter se videntur. Namque unum subtile, quod Icr/vôv vocant. Alterum grande atqne robustum, qaod constituunt àopov. Tertium alii médium ex duobus : alii floridum (namque id àvôripôv appellîint) addiderunt : quorum tanien ea ferè ratio est, ut primum doceudi, secundum movendij tertium illud utrocuuque nomiue, delectandi, sive aliud interconci-