‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 276 sur 347 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

D/ l'énergie, ou vive représentation des clioses. j

Outre les quatre sortes d'ornements du discours, qui sont les tropes, les figures, la composition du style et l'observation des bienséances, il y a d'autres qualités de l'élocution : nous allons les passer rapidement en revue.

La première et la principale est l'énergie, evidentia, la vive j peinture d'une chose qui la met comme devant les yeux. Toici ce qu'en dit QuintUien : « C'est un grand talent de savoir énoncer les choses d'une manière si claire et si vive, qu'il semble qu'elles se passent sous les yeux. (Telle est, dans Cicéron, la description d'un repas où régnent la crapule et la débauche. « Il me semblait, dit-il, voir les uns entrer, les autres sortir; quelques-uns si ivres qu'ils ne pouvaient se soutenir ; d'autres qui cuvaient encore le vin qu'ils avaient bu avant la nuit ; au milieu de ces honnêtes gens, vous eussiez vu le beau Gallius, parfumé d'essences et couronné de fleurs. Le champ de bataille était propre comme on peut penser, tout jonché des mêmes fleurs qui leur avaient servi de couronnes, tout inondé de vin. Ce n'était partout que monceaux d'écaillés et d'arêtes de poissons ^ »^Qui fût entré dans la salle du festin en aurait-il vu davantage ? C'est par un semblable détail que nous nous sentons attendrir au récit du sac d'une ville ; car un orateur qui nous dirait qu'une ville a été prise d'assaut ne ferait pas beaucoup d'impression sur notre esprit, en exprimant la chose d'une manière si vague et si succincte, quoique après tout cette expression comprenne tous les malheurs que peut rassembler un pareil concours de rapines et de violences. Mais s'il développe cette idée, quels maux n'exposera-t-il pas à nos yeux ? Une ville naguère florissante, qui va être réduite en cendres ; l'embrasement des maisons et des temples; le renversement des

1 Videbar videre alios intrantes, alios verô exeuntes, quosdani ex viuo vacillantes, quosdam hesternà potatione oscitantes. Versabalur ioter hos Gallius ungiienlis oblitus, rediuiitus corouis. Humus erat iminunda, lutulenta vino, coronis languidulis, et spinis cooperla pisciunj.

édifices ; un bruit confus et universel que forment mille et mille clameurs; les uns fuyant à l'aventure, sans savoir où ils vont; les autres qui embrassent pour la dernière fois leurs parents^ et qui veulent mourir entre leurs bras; d'un côté, des femmes et des enfants qui gémissent ; de l'autre, des vieillards qui n'ont vécu si longtemps que pour être témoins de la désolation de leur patrie ; le pillage de tout ce qu'il y a de profane et de sacré ; l'avidité du soldat qui court après sa proie; de malheureux citoyens chargés de fers qui marchent devant leur vainqueur; des mères, arrachant leurs enfants d'entre les mains du soldat cruel qui veut les égorger; eufln le combat recommence entre les vainqueurs à la moindre espérance de butin. Tout cela, comme j'ai dit, est compris dans l'idée d'une ville prise d'assaut ; cependant il y a bien de la différence entre dire la chose en gros et l'exposer en détail ' . »

On voit par ces paroles et par cet exemple que les descriptions des personnes, dont nous avons traité dans le troisième livre, appartiennent principalement à la diction énergique, c'est-à-dire, qui anime le discours et rend comme présente l'action qu'on décrit ; car elles servent à mettre si bien les choses devant les yeux, qu'il semble que celui qui parle les peint au vif, au lieu de les dire; et que ceux qui Técoutent les voient comme peintes, au lieu de les entendre simplement.

C'est encore à l'énergie qu'on rapporte ce genre de comparaison qui sert à expliquer les choses obscures et cachées , et à les tirer comme d'une profonde nuit pour les mettre au grand jour par le rapport qu'elles ont avec d'autres qui sont très-connues ; car il nous est naturel,' comme dit Aristote, lorsqu'il s'agit de connaître les choses^ de passer de celles qui nous sont plus connues et que les sens mêmes nous découvrent, à d'autres qui nous sont plus cachées et inconnues, et que l'entendement seul peut comprendre."^ Cette sorte de comparaison est fréquente dans l'Écriture sainte, qui s'en sert d'une manière tantôt courte et abrégée, tantôt développée et plus étendue. Telle est, parmi les courtes, celle-ci du prophète Isaïe : a II sera mené à la mort comme une brebis qu'on

' De Instit. orat., lib. VIU, cap. m.

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va égorger. 11 demeurera clans le silence, sans ouvrir la bouche, comme un agneau devant celui qui le tond ' ; » et cette autre de Jérémie : « Qui est celui qui s'élève comme un fleuve et qui s'enfle comme les flots des grandes rivières ? L'Egypte se grossit comme un fleuve, et ses vagues écument comme celles des grandes rivières -. » Telle est encore celle dont le Seigneur se sert dans l'Évangile : « Combien de fois ai-je voulu rassembler vos enfants comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes, et vous ne l'avez point voulu ^ 1 » Voici maintenant une comparaison plus étendue : « Comme lorsqu'un lion ou un lionceau fond en rugissant sur sa proie, si une troupe de bergers se présentent devant lui, tous leurs cris ne l'étonnent pas, et leur multitude ne l'épouvante point; ainsi le Seigneur des armées viendra pour combattre sur la montagne de Sion et sur sa colline ^. » Et cette autre : « Comme un homme qui a faim songe pendant la nuit qu'il mange, mais lorsqu'il est éveillé, il se trouve aussi vide qu'auparavant; et comme celui qui a soif songe qu'il boit, et après que son sommeil est passé, il se lève encore aussi fatigué et aussi altéré : ainsi se trouvera toute la multitude des nations qui auront combattu contre la montp.gne de Sion ^. »

L'emphase, que nous avons mise au rang des figures de mot, et qui signifie plus qu'elle ne dit, et quelquefois même ce qu'elle ne dit pas, et la précision, qui dit plus fortement les choses en les taisant qu'en les exprimant, et que nous avons placées entre les

' Sicut ovis iid occisionem ducetur, et quasi agaus coràm tondente se obmutescet, et non aperiet os suuui. Is., un, 7.

2 Quis est i^te qui quasi flumeu ascendit, et veluti fluvioruiu inlumescunt gurgites ejns? Jîgyptus flumiuis instar asceudet, et valut fluuiina uioveljuntur fluetus ejus. Jer., XLVi, 7.

3 Quoties volui congregare filios tuos, quemadmodùm gallina congregat pullos suos sub aias, et noluisti! Mutth., xxui, 37.

* Quomodô si rugiat leo et calulus leonis super prœdam suam, cùm occurrerit ei multitudo pastorum, à voce eorum non formidabit, et à mullitudine eoram non pavebit; sic descendet Domiuus exerciluuin ut praelietur super montem Sion et super collem ejus. h., xxxi, 4.

'° Sicut somniat esuriens, et comedit; cùm autem fuerit expergefactus, vacua est anima ejus : et sicut somniat sitiens, et bibit ; et poslquàm fuerit expergefactusj lassus adhuc sitit...; sic erit multitudo omaium geulium quae dimicaverunt contra montem Sion. Is., xxix, 8.

figures de pensée, appartiennent aussi particulièrement à l'énergie, selon que l'enseigne Quintilien. j

De la gravité.

[\]n autre ornement de l'élocution , c'est la gravité, ; appelée dynosis par les Grecs, dont on se sert pour faire ressortir l'indignité d'une chose, ûémosttiène excellait en ce genre d'éloquence; Ah ! s'il plaisait au Seigneur de nous l'accorder, lorsqu'il s'agit de faire connaître aux hommes l'énormité du péché, la rigueur des supplices où il les expose, l'engourdissement de la plupart des chi'étiens, et le peu de soin qu'ils ont de leur salut, afin de pouvoir représenter ces vérités aussi terribles qu'elles le sont ! Mais quelle force d'éloquence pourrait en relever l'horreur et l'indignité dans toute son étendue ? Il ne faut pas néanmoins que nous négligions d'employer tous nos efforts pour les exposer de la manière la plus forte et la plus persuasive, afm d'ébranler par une crainte salutaire les esprits de ceux qui croupissent dans l'ignorance, et de les faire sortir de leur pernicieux sommeil.

De l'abondance du style.

L'abondance; et la douce fécondité du style, telle que nous les trouvons dans saint Chrysostome, appartiennent encore à l'éloquence, comme un de ses plus beaux ornements; car comme les personnes savantes et éclairées se plaisent à entendre exprimer les choses en peu de mots, ceux au contraire qui ont moins de science et de lumière, aiment surtout un discours où les choses sont développées avec étendue. Pour réussir en ce genre d'éloquence, il faut que tout ce qui peut se dire convenablement du sujet que l'on traite entre dans le discours; il faut de plus que tout ce qu'on y emploie soit traité d'un style non serré, mais abondant^^'en sorte que l'on tire du fonds des choses mêmes, et que l'on expose dans

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