‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 278 sur 347 · LIVRE V, CHAPITRE XXI. 4o · texte numérisé non relu

LIVRE V, CHAPITRE XXI. 4o

vices qui leur sont opposés, et qui en effacent l'éclat et la beauté. Nous avons dit au commencement de ce cinquième livre que les qualités de l'éloculion se réduisent à quatre, qui sont la pureté, la clarté, les ornements, et les bienséances ; et lorsque nous avons traité des deux premières, la pureté et la clarté, nous avons fait voir en même temps les défauts contraires à chacune d'elles. Mais parce que les défauts opposés aux ornements de l'élocution sont en plus grand nombre, et qu'il est difficile de les bien découvrir avant d'avoir compris et connu à fond ces deux qualités, nous avons réservé d'en parler à la fm de ce livre.

On doit regarder, dans l'élocution, comme défectueux et barbare tout CG qui est contraire à ce que demandent les ornements et les bienséances du discours. [Or, comme les ornements demandent principalement trois choses, le choix des mots appropriés aux choses, des figures de paroles et de pensées qui leur conviennent, et un si juste arrangement de ce qui précède avec ce qui suit, qu'il en résulte un style doux, coulant et nombreux : on peut dire en général que tout ce qui pèche contre l'une ou l'autre de ces trois choses est un défaut d'élocution. C'en est aussi un très-grand lorsqu'on n'a pas dans le discours tous les égards qu'on doit avoir, soit pour les personnes, soit pour les choses, "i

Mais parce que cet avertissement renferme dans sa généralité diverses sortes de défauts, il est bon de les marquer ici en détail et par leur nom, afin de les faire connaître plus distinctement.

Nous commencerons donc par celui que tout honnête homme doit^'principalement éviter dans ses discours, et qu'on nomme en grec cakemphaton^\ c'est-à-dire toute parole que la pudeur ne permet pas de proférer, et en un mot ce que l'Apôtre défend aux chrétiens, quand il dit : « Que |toute parole déshonnête soit bannie de votre bouche. ' » La bienséance ne permet pas d'en apporter ici aucun exemple, parce que ce serait tomber nous-mêmes dans le vice que nous condamnons.

Mais lorsqu'il faut nécessairement exprimer les choses de cette nature, nous devons le faire par quelque trope ou mot figuré, ou

1 Col., m, 8.

ifiO RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.

par quelque tour d'expression qui joigne aux idées principales de ces choses des idées accessoires qui en couvrent l'infamie ; car une même chose peut être exprimée honnêtement par un mot et déslionnètement par un autre, si l'un de ces mots y joint quelque autre idée qui en efface la difformité, et si l'autre, au contraire, la présente à l'esprit d'une manière obscène. Ainsi les mots d'aduldère, d'inceste, de péché abominable, ne sont pas infâmes, quoiqu'ils représentent des actions de la dernière infamie, parce qu'ils ne les représentent que couverîes d'un voile d'horreur qui fait qu'on ne les regarde que comme des crimes; de sorte que ces mots signifient plutôt le crime de ces actions que les actions mêmes; au lieu qu'il y a certains mots qui les expriment sans en donner de l'horreur, et plutôt comme plaisantes que comme criminelles, et qui y joignent même une idée d'impudence et d'effronterie. Ce sont ces mots-là que nul honnête homme ne doit jamais proférer.

Le vice qui approche le plus de cette première difformité, est appelé (te/://«os«s, ou expression basse et méprisable, c'est-à-dire, qui désigne les choses par des paroles et en des sens qui en diminuent la grandeur et la dignité, comme lorsqu'on donne à celles qui sont honorables et magnifiques des noms bas qui les avilissent. C'est aussi un défaut lorsque, par un excès contraire, on attribue à de petites choses des noms que l'usage a liés à d'autres plus grande^ et plus étendues,( comme si l'on donnait à un homme malin le nom de parricide,^ ou celui de scélérat à un menteur.

La tautologie^ c'est-à-dire vicieuse répétition d'un même mot qui se fait dans le discours sans aucune grâce et par indigence, ou faute d'en savoir diversifier la signification : répétition qui vient de la sécheresse ou du défaut d'étude et d'exercice en plusieurs, qui ne font que rebattre les mêmes choses d'une môme manière, et, pour ainsi dire, répéter la même chanson sur le même ton et sur la même corde ; ce qui a donné lieu à ce proverbe : « Un chou servi deux fois dégoûte * . » Il faut donc, lorsqu'une même chose se présente souvent à dire, user d'une abondante variété de mots pour l'exprimer diversement, en sorte que l'on ne trouve pas un même mot plusieurs fois répété dans un même discours.

* Grarube bis posita, nausea.

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