CHAPITRE PRExAIlER
De l'importance de l'action oratoire.
Il ne se trouve rien qui puisse mieux faire comprendre combien le talent du débit oratoire est nécessaire et avantageux, que ce qu'il m'arrive souvent de voir, et que chacun peut aussi voir fréquemment, que beaucoup de prédicateursqui ne manquent ni d'érudition pour approfondir les matières, ni d'éloquence pour écrire et composer, ni de zèle et de piété pour édifier par leur bonne vie, sont néanmoins si ennuyeux et si fatigants dans leurs sermons, qu'il n'y a presque personne qui ne se lasse de les entendre ; ce qui ne peut venir que du défaut de la faculté de bien prononcer. On dit communément d'eux parmi le peuple qu'ils sont savants et éclairés, mais qu'ils n'ont nulle grâce en chaire, entendant par ce mot grâce les agréments de l'action et de la prononciation. On peut dire de cette partie de l'art oratoire, avec Cicéron, que sans elle on ne peut jamais devenir grand orateur, et qu'avec elle un orateur médiocre peut surpasser les plus habiles.
En effet, on a souvent vu des enfants remporter le prix de l'éloquence par la dignité de l'action qui excellait en eux, et beaucoup d'hommes savants ont passé au contraire pour des enfants, à cause de la mauvaise grâce et de la difformité de leur débit. La principale cause de cette différence vient, ce me semble, de la disposition des auditeurs, en qui les impressions des choses sont toujours plus fortes et plus vives lorsqu'elles sont relevées par le ton de la voix, par l'air du visage, par les gestes et par les autres signes naturels qui diversifient, changent, diminuent ou augmentent la signification de nos paroles, en y joignant l'image des mouvements, des jugements et des opinions de celui qui parle. Le seul ton de la voix signifie souvent autant que les paroles mêmes; ce qui a fait