LIVRE, VI, CHAPITRE I
dire à saint Bernard « qu'un discours prononcé de vive voix est bien plus insinuant qu'un simple écrit ; que la langue est bien plus efficace que la lettre; et que la main qui écrit n'exprime pas aussi bien les affections de l'âme que le visage ^ . »
[En effet, les hommes ne sont pas d'ordinaire aussi attentifs à ce qu'on leur dit, ni aux termes dans lesquels on ledit, qu'à l'air et à l'action avec lesquels on leur parle^. Cela est si vrai, que si vous leur disiez la chose du monde la plus terrible d'une voix molle et traînante, ils la concevraient de même sans en être touchés ; et si, au contraire, vous exprimez quelque légère injure d'un ton de voix vif et d'un air animé, vous exciterez un semblable mouvement dans l'esprit des auditeurs; tant il est vrai que le débit est comme la dernière forme du discours, qui produit dans les esprits des auditeurs des mouvements et des affections semblables à ce que représentent la voix , le visage , le geste, en un mot l'action de celui qui parle.
Et non-seulement le débit convenable émeut les âmes, mais il porte la conviction dans les esprits. ?C'est ce que Cicéron montra j dans la défense de Gallus, accusé comme empoisonneur par Calli- j dius. Callidius assurait qu'il prouverait par la déposition des témoins, par des billets et des signatures privées, et par des interrogatoires, que l'accusé avait voulu l'empoisonner; comme il avançait ce fait si atroce d'un air froid, d'une voix lente et avec un geste négligé : a Si ce que vous avancez était vrai, lui dit Cicéron, le diriez-vous de la sorte? Vous verrait-on, au lieu de remuer et d'échauffer les esprits, parler d'un ton qui endort votre auditoire 3 ? ))|
Ecoutohs Quintilien : « Le débit est d'une force merveilleuse dans le discours; car il n'importe pas tant que ce que nous avons écrit ou médité soit bien, qu'il importe de le bien dire, parce qu'il ne fait impression sur l'esprit de l'auditeur que selon qu'il l'en-
* Solet acceptior esse sermo vivus, quàm sciiptus; et efficacior lingua, quàrj littera; iiec tàm affeclus exprimit scribeus digitiis, quàm vultus. Bern., epist.
2 La foule, oui; les hommes éclairés, non.
3 An isla si vera essent, dicereutur à te? Tantùm abest, ut inflammes animes nostros, ut somnum isto loco vix teueamus.
tend.^vC'est pourquoi, de toutes les preuves que l'orateur tire de son propre fond, il n'y en a pas une, si forte qu'elle soit, qui ne paraisse faible, si elle n'est pas; soutenue d'un certain ton afiirmatif ; et c'est une nécessité que les sentiments et les passions languissent, si la voix, le visage et tout l'extérieur de celui qui parle ne les embrasent, pour ainsi dire.! Que le débit ait des charmes si puissants, nous en avons la preuve dans les comédiens, qui ajoutent tant de grâces aux pièces les plus belles, que nous aimons mieux entendre réciter ces pièces que d'en faire nous-mêmes la lecture, et qui savent attirer de l'attention aux plus mauvaises et à des riens; en sorte que telle pièce à laquelle nous ne daignerions pas donner place dans nos bibliothèques, souvent ne laisse pas de réussir au théâtre. Si donc l'action peut, dans des sujets que nous regardons comme de pures fictions, nous intéresser au point de nous causer du trouble et de l'inquiétude, de nous tirer des larmes des yeux, ou de nous enflammer de passion, que ne doit-elle point faire en des choses qui non-seulement sont réelles et vraies, mais auxquelles nous ajoutons foi? Pour moi, je ne fais pas de difficulté d'avancer qu'un discours médiocre, qui sera soutenu de toutes les forces, de tous les agréments de l'action, fera plus d'efiet que le plus beau discours qui en serait dénué '. »
C'est pourquoi Cicéron dit avec beaucoup de raison, et confirme par les témoignages de Démosthènes et d'Eschine, que l'action est ce qu'il y a de plus important dans l'éloquence. Dans son dialogue de l'Orateur, après avoir éloquemment expliqué les plus belles qualités de l'éloquence, il parle de celle-ci à la fin de tout l'ouvrage en ces termes :; « Mais tous ces avantages, c'est l'action qui les fait valoir. L'action domine dans l'art de la parole) : sans elle le meilleur orateur n'obtiendra aucun succès; avec elle, un orateur médiocre l'emporte souvent sur les plus habiles/On demandait à Démosthènes quelle était la principale qualité de l'orateur, il répondit : U action; quelle était la seconde, puis la troisième, et il répondit toujours : L'action. C'est ce qui fait mieux sentir la justesse de ce mot d'Eschine. Après la condamnation déshonorante qui le fit
^ Quiulil., de Instil. oral., lib. XI.