LIVRE VI, CHAPITRE III, § II. 47o
vinie, ici finit le premier sens. Il faut donc le distinguer de celui qui va suivre. Or ces distinctions se font par le moyen des pauses, qui sont plus ou moins longues, suivant qu'elles terminent le sens ou le discours. Ainsi, après la distinction du premier sens, qui finit avec ce vers :
Et, vainqueur, éleva les murs de Lavinie,
je reprendrai mon haleine, et je passerai incontinent au sens qui suit. Mais quand je serai parvenu à la fm de ces deux vers :
Par qui la gloire d'Albe est encore brillante. Le Tibre redoutable, et Rome triomphante,
alors je baisserai la voix et me reposerai pour ensuite recommencer tout de nouveau.
« Quelquefois on s'arrête sans prendre respiration, même dans les périodes, comme dans celle-ci : « Aux yeux du peuple romain, un homme public, un homme constitué en dignité, un commandant général de la cavalerie ' . . . » Car ces membres qui sont ainsi coupés renferment un sens; et comme cependant ils ne font qu'une seule période, il faut s'arrêter fort peu à chaque incident, pour ne pas interrompre le fil de la période par des pauses trop sensibles. D'autres fois, au contraire, on reprend sa respiration, mais si subitement que l'auditeur ne s'en aperçoit pas; on la dérobe en quelque façon, parce que si on la reprenait librement, cela causerait autant d'obscurité qu'une distinction vicieuse et faite mal à propos. Or de savoir ainsi distinguer ce que l'on récite, c'est ce que l'on regardera peut-être comme une bagatelle, et j'y consens, pourvu que l'on m'accorde que c'est pourtant une qualité sans laquelle nulle autre ne peut subsister. »
On voit par tout ce discours de Quintilien que ceux-là tombent dans un défaut très-désagréable, qui prononcent presque tout un sermon à la hâte, sans s'arrêter à propos en aucun endroit et sans rien dire distinctement, suivant impétueusement un long flux de paroles sans respirer, et parcourant ainsi tout leur discours
* In cœtu verô populi Ronaani, negotium publicura gereus, magister equitum...
-iTfi RHETORIQUE ECCLESlASTIOrE.
jusqu'au bout, sans mesurer la suite de leurs mots que sur leurs forces, et sans s'arrêter que lorsqu'ils y sont contraints pour reprendre haleine : ce qui vient cm de ce que, se défiant de leur mémoire, ils craignent que ce qu'ils ont à dire ne leur échappe; ou de ce que la vue d'une nombreuse assemblée qui garde le silence pour les écouter, fait qu'ils sont tellement saisis de crainte et de tremblement, qu'ils ne peuvent plus être maîtres d'euxmêmes, ni se posséder comme ils voudraient, parce que le trouble leur ôte la présence d'esprit, et ne leur permet presque pas de prendre garde ni à ce qu'ils disent, ni comment ils le disent.
Ce défaut est sans doute un des plus grands et des plus insupportables dans un prédicateur, et néanmoins plusieurs y tombent, particulièrement ceux qui sont encore nouveaux dans le saint ministère de la parole, ou qui étant naturellement timides, parlent avec précipitation à cause de la crainte qui les presse. Quintilien signale avec raison ce défaut : « Il ne faut pas, dit-il, mettre de la confusion dans ce qu'on dit, par une certaine volubilité fougueuse, qui ne connaît ni pause ni distinction de sens, qui ne laisse point à l'auditeur le temps d'être touché, et qui quelquefois dévore plutôt les mots qu'elle ne les prononce. Ne donnons point non plus dans une autre extrémité, je veux dire, dans u,ie trop grande lenteur qui découvre la peine que nous avons à trouver ce que nous voulons dire, et fait bâiller ceux qui nous entendent; » d'autant plus que la vue de la peine d'autrui nous fait de la peine à nous-mêmes, comme dit Cicéron, parce que nous ne prenons pas plaisir à voir ce qui est pénible <à la nature. Soyons donc vifs et prompts dans nos paroles, mais sans précipitation; soyons modérés, mais sans lenteur.
1^ « Quant à la respiration, dit encore Quintilien, il ne faut pas qu'elle soit ni si fréquemment réitérée que le sens du discours en soit coupé, ni si rare non plus que l'orateur paraisse essoufflé et poussé à bout, car un tel épuisement est désagréable; et quand l'orateur reprend haleine, il est comme ces plongeurs qui sont restés longtemps sous l'eau, il la reprend difficilement et à contre-temps, parce qu'il le fait, non par un mouvement de sa volonté, mais par nécessité. Lorsqu'il aura une longue période à prononcer,