LIVRE VI, CHAPITRE III, § III
qu'il s'y dispose en prenant haleine auparavant, pourvu néanmoins que cela se fasse sans beaucoup s'arrêter et sans faire éclater aucun bruit. Aux autres endroits, il pourra respirer librement entre les liaisons du discours.
« Mais (s'il m'en croit, il travaillera à se faire une respiration qui soit de durée. Démosthènes, pour y parvenir, avait coutume de réciter d'une haleine et en montant, le plus de vers qu'il pouvait. Le môme orateur, afin de prononcer plus librement et plus correctement toutes sortes de mots, récitait chez lui ses discours, en roulant de petits cailloux dans sa bouche... » ^
La prononciation doit être ornée.
'' « J'appelle, ajoute Quintilien, prononciation ornée celle qui est secondée d'un heureux organe, d'une voix aisée, grande, flexible, ferme, durable, claire, pure, sonore, douce et pénétrante;) car il y a une sorte de voix qui est faite pour l'oreille, non pas tant par son étendue que par ses propriétés, et qui pour cela se laisse manier comme on veut, étant susceptible de tous les sons, du plus fort jusqu'au plus doux, du plus haut jusqu'au plus bas, semblable à un instrument monté de toutes ses cordes, qui rend tel son qu'il plait à la main d'en tirer. Mais ce n'est pas tout; il faut de plus une grande force de poitrine, et des poumons capables de fournir aux pins longues périodes, et d'y fournir longtemps. \
« Un ton extrêmement grave ou extrêmement aigu peut bien convenir à la musique, mais jamais à un discours oratoire. Le premier, peu clair et trop plein, n'est nullement propre à toucher l'auditeur; et le second, trop délié et d'une clarté excessive, outre qu'il va au delà du naturel, ne peut recevoir les diverses inflexions que demande la prononciation , ni même durer longtemps de même force. Car il en est de la voix comme des cordes d'un instrument : plus elle est lâche, plus le son en est grave et plein ; au contraire, plus elle est tendue, plus le son en est mince et aigre. Ainsi, trop basse, elle n'a point de force; trop haute, elle est en
danger de rompre sous l'effort. C'est pourquoi les tons moyens sont les plus convenables, parce qu'il est aisé de les élever et de les pousser, ou de les adoucir et de les rabattre suivant le besoin. »
Il est encore de l'ornement de la voix, qu'elle soit conduite autant que possible dans cette diversité de tons, avec une certaine douceur mâle et naturelle, sans affectation "^'ce qui dans le discours comme dans le chant occupe agréablement l'attention.
« C'est pourquoi, dit Quintilien, ne poussons jamais notre voix au delà de ses forces; car, non-seulement nous pourrions la briser, mais elle devient moins claire et dégénère en un glapissement que les Grecs appellent du même nom (^^Xtoasiô') que le chant des jeunes coqs qui veulent chanter avant d'en avoir la force. » ^
Avant de passer à un autre sujet, écoutons encore Çicéron : / « Ce qu'il y a de plus important dans l'action oratoire, dit-il, c'est la voix. Une belle voix est à désirer, mais si cet avantage nous manque, ne négligeons pas de former l'organe que nous a donné la nature.'Je ne prétends pas dire ici comment on peut y parvenir, mais je pense qu'il est fort utile de s'en occuper. Mou sujet me ramène naturellement à une réflexion que j'ai déjà faite : c'est qu'ici, comme dans beaucoup d'autres choses, ce qui est utile est en même temps agréable. Rien ne soutient mieux la voix de l'orateur, que d'en varier les inflexions, rien ne l'épuisé plus vite qu'une déclamation tendue et monotone. Eh bien , qiJ'y a-t-il de plus propre à flatter l'oreille et à rendre le débit agréable, que la succession variée des tons? » Et un peu après : « Chaque voix a un ton qui lui est naturel ; c'est de ce point qu'il faut partir pour monter gradupllement jusqu'aux tons les plus élevés. Celte méthode est tout à la fois utile et agréable : elle est propre à fortifier la voix ; et d'ailleurs il y a une sorte de grossièreté à crier dès le commencement. jEnsuite, dans les tons élevés de la voix, il est un dernier point, voisin des sons aigus, auquel la flûte ne vous laissera jamais arriver que par degré. Cette (variété et ce j^assage successif de la voix par tous les tons la conservent, la soutiennent, et donnent de la grâce au débit *. »
1 Cic.,f/e Orat., lib. III.