‹ uvres complètes de Louis de Grenade (volume 5)Chapitre 291 sur 347 · LIVRE VI, CHAPITRE lïl, § IV · texte numérisé non relu

LIVRE VI, CHAPITRE lïl, § IV

d'une chose à une autrej Imitons ces anciens peintres, qui, bien qu'ils ne se servissent que d'une seule couleur, ne laissaient pas de donner plus de relief à certaines parties de leur tableau, à d'autres moins, sans quoi ils n'eussent pas même donné à chacune ses justes proportions.

« Remettons-nous devant les yeux le commencement de ce beau discours de Cicéron pour Milon : qui ne voit que presque à chaque mot, du moins à chaque sens, quoique dans la même période, il faut changer de ton, et en quelque façon de visage? « Quoique j'appréhende. Messieurs, qu'il ne vous paraisse honteux de marquer de la crainte en vous parlant pour l'homme du monde le plus courageux, et qu'il n'y ait nulle bienséance à moi, pendant que Milon tremble bien plus pour la république que pour lui-même, de ne pouvoir apporter une pareille grandeur d'âme à la défense de sa cause, je vous avouerai pourtant que le spectacle nouveau qui accompagne ce nouveau jugement, épouvante mes yeux, qui, de quelque côté qu'ils se tournent, ne retrouvent plus ici l'usage ordinaire du barreau, ni la forme accoutumée de vos jugements *. » Yoilà des paroles qui, dans le dessein même de l'orateur, sont modestes et timides; car c'est un exorde, et l'exorde d'un homme qui était véritablement embarrassé. Cependant n'estil pas vrai qu'en prononçant ces mots : Pour l'homme du monde le plus courageux, Cicéron a bien autrement appuyé qu'en disant ceuxci : Quoique j'appréhende. Messieurs; ou ceux-ci : Qu'Une vous paraisse honteux; ou ceux-ci encore : De marquer de la crainte. Maintenant au second membre, et en reprenant haleine, n'a-t-il pas dû hausser le ton par un certain effort qui est naturel, et qui fait que l'on s'enhardit, que l'on se met en train, et aussi pour marquer la fermeté de Milon : Et qu'il n'y ait nulle bienséance à. moi, pendant que Milon tremble bien plus pour la république que pour lui-même. Ensuite il prend un ton de plainte et de mécontentement contre sa propre personne : De ne pouvoir apporter une pareille grandeur d'âme à la défense de sa cause. Ce qu'il ajoute est un reproche qu'il fait aux juges, et il a dû par conséquent le faire sentir : J'avouerai pourtant

1 Etsi vereoi'; judices, ne. turpe sit, pro fortissimo viro dicerc iacipientem fimere...

482 RHÉTORIOL'E ECCLÉSIASTIQUE.

qne le speclacle nouveau qui accompagne ce nouveau jugement, épouvante mes yeux. Le voici maintenant qui parle avec assurance, et qui vogue, comme on dit, à pleines voiles : Qui., de quelque côté quils se tournent, ne retrouvent plus l'usage ordinaire du barreau., ni la forme accoutumée de vos jugements. Dans la suite il se donne plus de carrière : Car votre audience nest point environnée d'une foule de

peuple comme à l'ordinaire

« J'ai voulu faire cette observation pour montrer que, non-seulement dans^ les difTérentes parties d'un discours , ou dans les membres d'une période, mais même dans chaque incise, la prononciation doit être variée, sans quoi il n'est pas même possible de marquer^la différence du plus et du moins. »

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