CHAPITRE YII
Des vices de la prouoûciatiou et du geste.
Le premier et le plus ordinaire des défauts de la prononciation, c'est une certaine uniformité ou égalité de voix que les Grecs appellent monotonie, lorsque celui qui parle poursuit et prononce tout son discours d'un même ton, comme font d'ordinaire ceux qui récitent une leçon qu'ils ont apprise par cœur. C'est un vice où tombent souvent ceux qui débutent dans la prédication , parce que n'étant pas encore accoutumés à parler devant une infinité de personnes qui ont les yeux tournés et attentifs sur eux, ils se trouvent comme saisis de crainte et ne pensent presque à autre chose qu'à empêcher que ce qu'ils ont à dire ne leur échappe de la mémoire. Or, jamais le prédicateur ne parlera avec justesse s'il n'a l'esprit libre de crainte, et toujours présent pour prendre garde à ce qu'il dit et comment il le dit.
Il y a une certaine inégalité de voix qui est un vice tout contraire, et où tombent quelquefois ceux qui tâchent d'éviter le premier ; car il arrive souvent qu'en voulant éviter un \ice, on tombe dans un autre tout opposé. Il y en a donc qui, pour éviter la monotonie, conduisent leur voix par une grande diversité de tons, non selon la nature des choses, mais au hasard^, tantôt en l'élevant jusqu'au fausset, tantôt en l'abaissant jusqu'au dernier degré ; ce qui ne peut que blesser extrêmement les oreilles des auditeurs, et que marquer en même temps une folle et audacieuse liberté ; et c'est aussi sans doute ce que les hommes graves et prudents, et tous les esprits bien faits, ont le plus en aversion.
Il y a un troisième vice qui paraît tenir de la nature des deux premiers; car l'égalité de voix et la diversité s'y trouvent jointes ensemble. Mais ce vice est si obscur et si caché, qu'il est presque impossible de le marquer clairement par des paroles. Il y en a donc qui, s'étudiant à fuir ce ton de voix simple et toujours égal et uniforme, prennent une certaine manière de prononciation qui a ses inflexions et ses tons de voix différents, et qui ne s'éloigne en rien de la manière commune et ordinaire de parler ; mais ils
m RHÉTORIQUE ECCLÉSIASTIQUE.
l'appliquent néanmoins et la font servir également à toutes les différentes parties du discours. S'ils veulent narrer un fait, établir une preuve, pousser et appuyer un raisonnement, agrandir et amplifier quelque chose, ils gardent et retiennent toujours cette manière de prononcer, en conduisant leur voix par une même diversité de tons et d'inflexions ; ce qui est la même chose que si l'on voulait faire servir une même sorte de vêtement à toutes les parties du corps. Il ne faut que l'oreille à ceux qui ont seulement un peu de bon sens pour découvrir ce vice dans les prédicateurs qui y sont sujets. C'est par là qu'ils en connaissent mieux la difformité que nous ayons beaucoup de peine à représenter ici par nos paroles.
Il y a encore un autre [vice de prononciation,^qui |est une trop grande lenteur à parler .\ Rien n'est plus ennuyeux ni plus fatigant que d'entendre un prédicateur prononcer presque tout un sermon d'une voix lente, avec de fréquentes pauses, et par de longs intervalles; ce qui, bien loin de toucher les auditeurs, ne sert souvent qu'à les endormir. (La précipitation ou la trop grande vitesse à parler, est un vice tout opposé, où tombent un plus grand nombre de prédicateurs, soit parce que se défiant de leur mémoire, ils craignent qu'elle ne leur manque, soit parce qu'ils n'ont pas la présence et la liberté d'esprit avec laquelle parlent d'ordinaire' ceux qui, n'étant inquiétés d'aucune crainte, se possèdent et sont toujours maîtres, et d'eux-mêmes, et de tout ce qu'ils veulent dire, et qui s'énoncent d'une voix tantôt prompte, tantôt lente, et par des intervalles tantôt plus longs, tantôt plus courts, selon la nature et la diversité ou la dignité des choses qu'ils traitent : car prononcer toute chose d'une voix prompte ou d'une voix traînante, l'un comme l'autre est un grand défaut. (Il faut donc apporter de la variété dans la vitesse et dans la lenteur de la prononciation,^ comme dans les inflexions de la voix. S'il fallait néanmoins tomber dans une de ces deux extrémités, ce serait peut-être une moindre faute de prononcer trop lentement que de le faire avec trop de vitesse. Au commencement d'un discours, lorsque l'esprit de celui qui parle n'est point encore échaufle, comme ses sentiments et ses pensées sont pleins de douceur et de paix, son action ou sa manière