LIVRE VI, CHAPITRE VII
de prononcer doit être aussi douce, tranquille et distinguée par de plus longs intervalles, comme pour lui donner plus de loisir de penser à ce qu'il dit, et de peser plus exactement toute chose.
On remarque dans la vivacité et dans la langueur, comme dans la précipitation et dans la lenteur, des défauts fort semblables; car il y en a qui sont d'un esprit si vif, si véhément et si impétueux, qu'ils parlent dans tout un sermon comme s'ils étaient possédés et agités de quelque fureur : ce qui est même assez souvent l'efiet de quelque sorte de crainte ou de trouble d'esprit. Car, comme un arbre enté sur un autre en tire la sève et le suc qui le fortifient, il en est de même des passions et des affeptions de l'àme : elles tirent souvent leur force et leur impétuosité les unes des autres. Mais ce qui arrive de fâcheux pour ceux qui parlent de la sorte, c'est que quand ils s'élèvent contre quelque chose d'indigne et d'atroce avec cette force impétueuse et foudroyante, les auditeurs n'en sont ni plus émus ni plus touchés, parce qu'ils connaissent que c'est leur coutume de dire toute chose, grande et petite, avec la même impétuosité.
C'est pourquoi (il est bon de savoir faire un sage discernement des choses qui demandent une prononciation douce et modérée, ou véhémente et animée, afin de donner à chaque chose l'air) et comme l'ajustement [qui lui convienf^naturellement. Je ne doute pas néanmoins que ceux-là n'aient plus de talent et de disposition pour parler éloquemment, qui ont le plus d'ardeur et de vivacité, s'ils la savent bien régler, et s'ils s'en servent comme il faut en temps et lieu, mais de telle sorte que lors même qu'il est à propos et bienséant d'en user, on ne s'abandonne pas à toute son impétuosité, de peur que la gorge qui en serait trop fatiguée ne rende la voix enrouée et aigre. Ces esprits vifs et ardents doivent aussi prendre garde de n'en pas venir d'abord au commencement de leur sermon, à éclater tout d'un coup avec cette impétuosité qui leur est naturelle, parce qu'alors les auditeurs n'étant pas encore préparés à cette sorte de mouvement, les prendraient pour des personnes qui exagèrent tout.
Comme il y a beaucoup de prédicateurs qui s'étudient à en imiter d'autres, et à se former sur le modèle non-seulement de
leur éloquence, mais aussi de leur action et de leur prononciation, aliu de leur ressembler en tout, il faut ici les avertir de le faire avec circonspection et avec prudence; car, puisque la grâce et la bienséance est ce que l'on considère principalement dans l'action, il est bon qu'ils sachent que -toute chose n'est pas bienséante à tousÀ« Eu effet, dit Quintihen, telle chose sied bien à l'un qui ne sied pas bien à l'autre ; car le talent de plaire consiste dans un je ne sais quoi dont il n'est pas possible de rendre raison; et comme il est vrai de dire que le grand secret est de mettre des grâces à ce gue l'on fait, aussi faut-il convenir que ce secret a beaucoup d'art, et que l'art néanmoins tout seul ne peut le donner. Bans quelques-uns les vertus sont sans agrément ; dans quelques autres, les défauts mêmes ne déplaisent pas. Les deux plus grands acteurs que nous ayons vus dans le comique, ont été Démétrius et Stratoclès. Ils plaisaient tous deux par des qualités très-différentes. »
,n]'est pourquoi, que chacun, pour former son action, consulte non-seulement les règles et les maximes communes de l'art, mais aussi son naturel et son caractère.
De plus, ceux qui veulent se former sur le modèle des plus grands prédicateurs, doivent suivre le conseil que donne (Quintihen : « 11 ne faut pas qu'en lisant les ouvrages des grands auteurs, on se persuade d'abord que tout ce qu'ils ont dit soit parfait. Ils font quelquefois des chutes^ ils ne se soutiennent pas toujours avec la même force; leur esprit se fatigue et se lasse, | puisque Cicéron déclare nettement à Fégard de Démosthènes, et Horace à l'égard d'Homère, qu'ils s'endorment quelquefois) Ce sont de grands génies, mais ce sont aussi des hommes qui ont leurs défauts et leurs faiblesses; et il arrive quelquefois à ceux qui se font des lois et des règles d'éloquence de tout ce qu'ils y trouvent, de n'imiter d'eux que les moindres choses, parce que cela est d'ordinaire plus facile, et ils s'imaginent leur ressembler beaucoup quand ils ont attrapé leurs défauts. »