LIVRE VI, CHAPITRE IX. o
ma colère. C'est moi qui suis le Seigneur, qui ai parlé; lors, dis-je, que je lancerai les flèches perçantes de la famine qui seront mortelles ; . . . lorsque je ferai venir tout ensemble la famine et les bêtes les plus cruelles pour vous exterminer entièrement, que la peste et le sang régneront parmi vous, et que je vous ferai passer au fil de l'épée. C'est moi qui suis le Seigneur qui ai parlé '. » On voit clairement, dans ces paroles, que le vif sentiment qui inspire cette indignation en demande un semblable dans la prononciation, afin que le ton de voix réponde à la force du discours et du sens qu'il renferme.
C'est encore ainsi que le prophète Isaïe parle en la personne du Seigneur même : « Je me suis tu, dit-il, jusqu'à cette heure, je suis demeuré dans le silence, j'ai été patient ; mais maintenant je me ferai entendre comme une femme qui est dans les douleurs de l'enfantement; je détruirai tout^ j'abîmerai tout; je rendrai désertes les montagnes et les collines; j'en dessécherai jusqu'aux moindres herbes ^. »
C'est de cette sorte que le Seigneur parle encore dans le Dcutéronome^ quand il dit : «Ma fureur s'est allumée comme une flamme impétueuse, elle pénétrera jusqu'au fond des enfers, elle brûlera la terre avec son germe ; elle embrasera les montagnes jusque dans leurs fondements ; j'armerai contre eux les dents des bêtes farouches la fureur de celles qui rampent sur la terre ^. » / Il s'y mêle aussi quelquefois, et même assez souvent, des mou-
* Et complebo furoreia mcum... et dabo te in desertum et in opprobrium gentibus quœ in eircuitii tuo suut, in conspectu omnis prfetereuutioj et eris opprobrium et blaspbemia, exemplum et stupor in gentibus quae in circuitu tuo sunt, cùm fecero in te judicia in furore et in indignatione et in iucrepationibus irae : quae ego Dominus locutus sum. Quandô misero sagittas famis pessimas in eos quee ernnl mortiferae. . et immiLlam in vos fameni et bestia» pessimas usque ad internccionem, et pestilenlia et sanguis Iransibunt per te, et gladiuni inducaiu super te? ego Dominus locutus sum. Ez., v, 13.
2 Tacui semper, silui, patiens fui; sicut parturiens ioquar; dissipabo et absorbebosimul; desertos faciam montes et colles, et orane gramen eorum exsiccabo. 7^., XLii,14.
3 Iguis succensus est in furore meo, et ardebit usque ad inferni novissima
devorabitque terrain cum germine suo, et montiam fundameuta comburet
Dentés bestiarum immittam in eos, cum furore trabentium super terram. Deut., XXXII, 22.
508 RHÉTORIQUE ECCLESIASTIUUK.
venients d'admiration, comme dans Isaïe : « Qu'est devenu ce maître impitoyable? comment ce tribut qu'il exigeait si sévèrement a-t-il cessé*?») Et cet autre : « Comment es-tu tombé du ciel, Lucifer, toi qui paraissais si brillant au point du jour? Comment as-tu été renversé sur la terre, toi (]ui frappais de plaies les nations - ? » Quelquefois aussi ce même mouvement se mêle à d'autres; c'est ainsi qu'il se trouve joint à l'indignation dans ces paroles : « Comment la cité fidèle, pleine de droiture et d'équité, est-elle devenue une prostituée ^? » et à la douleur, dans ces plaintes de Jérémie : « Comment cette ville si pleine de peuple, est-elle maintenant solitaire et désolée *? »] C'est ainsi que David le joint à la douleur, en déplorant la perte de Saûl et de Jonathas : « Comment, dit-il, les forts sont-ils tombés? comment la gloire des armes a-t-elle été anéantie ^? »
La suspension^ que nous avons mise au rang des figures de pensée, exprime souvent un grand sentiment] ou une grande passion, non par la véhémence des paroles, mais par le silence. C'est ainsi que le Prophète-Roi exprime la vive douleur de son péché, dans ce verset : « Mon âme est toute troublée; mais vous, Seigneur, jusques à quand *'...? ))\L'ardeur de son désir parait à ce dernier mot s'arrêter tout d'un coup, comme étant retenue par l'excès de la douleur qui l'empêche de l'exprimer entièrement ; car il supprime cette parole : « Serez- vous en colère contre moi, » ou quelqu'autre semblable.
On peut donc par la suspension faire paraître une grande affection ou un vif sentiment de l'âme, lorsqu'ayant porté à son plus haut point la dignité ou, ce qui est plus ordinaire, l'indignité d'une chose, celui qui parle s'arrête tout d'un coup, comme ne trouvant plus de terme assez fort pour se bien faire entendre. Ainsi lorsqu'un prédicateur s'arrête et demeure comme frappé
1 Quoraodô cessavit exactor, quievit tribulum? Is., xiv, 4. * Quomodô cecidJsti de ccelo, Lucifer, qui aianè orieljads? corniisli in terram, qui valnerabas geutes ! Ibid , 12. 3 Quomodô facta est mereliix civilas fidelis, plena judicii? Is., i, 21. '* Quomodô sedet sola civitas plena populo ? Lam., i, 1. s Quomodô cecideruat robusti, et perierunt arma bellica? Il Reg., i, 28. ^ Anima mea turbata est valdô; sed tu, Domine, usquequô? Ps. vi, 3.